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19/03/26

Supernovas superlumineuses : la piste très sérieuse du magnétar


Dans un article publié dans Nature, Joseph Farah (université de Californie) et ses collaborateurs rapportent les observations d'une supernova superlumineuse nommée 2024afav, qui a été détectée presque continuellement pendant six mois grâce à des télescopes du monde entier. Les auteurs ont mis en évidence des fluctuations de sa luminosité qui indiquent qu'elle est alimentée par une étoile à neutrons fortement magnétisée et en rotation rapide : un magnétar...

Au cours des 20 dernières années, les astronomes ont répertorié une population de supernovas exceptionnellement brillantes, dénommées supernovas superlumineuses. Les supernovas superluminueuses sont souvent plus de 100 fois plus brillantes qu'une supernova classique, mais leur rareté et leur imprévisibilité les rendent difficiles à détecter. Et la source d'énergie supplémentaire nécessaire à cette luminosité exceptionnelle était jusqu'alors inconnue.

Toutes les étoiles à neutrons naissent en rotation rapide, effectuant une rotation complète en quelques millisecondes, et elles sont fortement magnétisées. Il a été suggéré il y a quelques années que les étoiles à neutrons créées par les supernovas superlumineuses seraient des magnétars, qui sont des étoiles à neutrons qui possèdent des champs magnétiques particulièrement intenses, plus d'un million de fois plus que le champ magnétique terrestre. En effet, si l'axe du champ magnétique d'un magnétar est désaligné par rapport à son axe de rotation, comme c'est le cas pour la plupart des pulsars, cet aimant ultra-puissant, oscillant rapidement, peut générer d'énormes quantités de rayonnement, qui peuvent chauffer les couches qui viennent d’être éjectées de l'étoile, les rendant encore plus brillantes que la normale pour une supernova.

Ce modèle de magnétar permet d'expliquer le comportement général des supernovas superlumineuses : leur luminosité maximale ainsi que le temps nécessaire à cette augmentation puis à leur diminution. Mais, il ne permet pas d'expliquer les petits sursauts fréquemment observés lorsque la luminosité globale de la supernova décline lentement. Farah et al. ont observé de telles oscillations de luminosité dans la supernova 2024afav avec une précision sans précédent. Les auteurs ont détecté quatre sursauts confirmés (alors que les observations précédentes de supernovas superlumineuses n'en avaient jamais détecté plus de deux). Les chercheurs ont constaté que l'intervalle de temps entre chaque sursaut diminuait avec le temps, passant d'environ 50 jours à environ 20 jours entre les deux derniers sursauts confirmés.

Il faut se rappeler que lors de la formation d'un magnétar, certaines couches éjectées de l'étoile peuvent retomber vers le centre du système pour former un disque de matière en spirale. Les auteurs proposent que ce phénomène puisse expliquer les oscillations de luminosité observées. Ils suggèrent que si le disque en chute libre était également désaligné par rapport à l'axe de rotation du magnétar, il oscillerait comme une toupie. Ce mouvement de précession est similaire à l'oscillation du champ magnétique du magnétar, mais dans le cas du disque, il résulte de la théorie de la relativité générale : c’est l’effet Lense-Thirring dans lequel un corps massif en rotation entraîne avec lui la structure de l'espace-temps.

Ce phénomène de précession de Lense-Thirring a déjà été observé sur les orbites des satellites terrestres, mais dans le cas d’un magnétar, il serait des centaines de millions de fois plus intense dans le champ gravitationnel extrême qui y règne à proximité. Pour Farah et ses collaborateurs, c’est ce disque en précession qui serait responsable des oscillations de luminosité observées.

La précession de Lense-Thirring s'accélère à mesure que la masse en orbite se rapproche de l'objet central en rotation. La distance entre la couche la plus interne du disque en chute libre et le centre du magnétar est déterminée par le point où la force du rayonnement du magnétar bombardant le disque devient suffisamment intense pour empêcher la matière du disque de tomber davantage vers l'intérieur. À mesure que la supernova s'affaiblit, cette force de rayonnement diminue, permettant au disque de se rapprocher du magnétar et, par conséquent, de précesser plus rapidement. Farah et al. ont testé ce modèle quantitativement et ont révélé qu'il pouvait reproduire simultanément les oscillations de luminosité et les propriétés générales de la supernova : à la fois le temps de montée, la luminosité maximale et le taux de décroissance. Ils ont également constaté qu'il pouvait expliquer des observations antérieures d’autres supernovas superlumineuses présentant des oscillations moins bien échantillonnées.

Cette application cohérente et réussie de leur modèle apporte des preuves encourageantes que les supernovas superlumineuses pourraient effectivement être alimentées par des magnétars. Mais le mystère n'est pas encore définitivement résolu. L'étude de Farah et ses collaborateurs montre que le disque peut précesser au même rythme que les oscillations de luminosité observées, mais elle ne précise pas exactement comment la précession influence la luminosité de la supernova. Et pour le moment, le modèle n'a été appliqué qu'à un nombre restreint d'observations. La confiance dans cette interprétation augmentera donc si le modèle continue d'expliquer avec succès les futures observations de supernovas superlumineuses. Heureusement, on attend sous peu la détection de nombreuses autres supernovas par l’observatoire Vera Rubin. Son relevé à grand champ, le Legacy Survey of Space and Time (LSST) devrait permettre de découvrir des milliers, voire des dizaines de milliers, de supernovas superlumineuses. Ces supernovas pourront ensuite être étudiées par des instruments comme le télescope de Las Cumbres (utilisé dans cette étude) afin d'acquérir les observations étendues nécessaires à la détection des modulations plus faibles prédites par le modèle du magnétar. 

Cet échantillon constituerait un banc d'essai robuste pour le modèle et permettrait de déduire les propriétés des magnétars à l'échelle de la population. Des campagnes de suivi détaillées permettront aussi de contraindre fortement les propriétés des magnétars et, combinées aux diagnostics spectraux de l'accrétion et des éjectas, elles pourraient même permettre de tester la relativité générale à l'aide de jeunes magnétars.

Au-delà de la possibilité de résoudre l'énigme des supernovas superlumineuses, cette étude suggère que les supernovas sont souvent asymétriques, donnant naissance à des systèmes astronomiques désalignés. Cela a des implications aussi pour d'autres systèmes contenant des objets compacts, notamment les binaires X, où la matière tombant sur un objet compact génère un signal X intense, ou encore les événements de fusion d’objets compacts (étoiles à neutrons ou trous noirs) créant des ondes gravitationnelles et/ou une kilonova.


Source

Lense–Thirring precessing magnetar engine drives a superluminous supernova

Joseph R. Farah et al.

Nature 651, 321–325 (11 march 2026)

https://doi.org/10.1038/s41586-026-10151-0


Illustrations

1. Illustration du phénomène de précession du disque autour d'un magnétar lors d'une supernova superlumineuse (Nature).

2. Application du modèle du magnétar de Farah et al. à trois autres supernovas superlumineuses (Farah et al.)

3. Joseph Farah

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