C’est une dinguerie... de type folie furieuse ! Le 9 juillet dernier, la Commission fédérale des communications des États-Unis a approuvé le projet de la start-up californienne Reflect Orbital qui vise à lancer en orbite basse un énorme miroir pour créer à la demande des zones éclairées sur Terre, pendant la nuit. Le but de Reflect Orbital est ensuite de déployer 50 000 miroirs de ce type d’ici 2035 ! Si jamais ce projet délirant voit le jour, ç’en est fini de l’astronomie optique terrestre…
Le projet Reflect Orbital vise à rediriger la lumière du soleil vers les zones nocturnes de la Terre, permettant d'atteindre une luminosité équivalente à celle de midi solaire dans certaines régions. Selon la start-up, leur objectif est de fournir « une énergie propre et abondante, disponible à la demande ». L'entreprise explique que ces zones d’apport de lumière solaire pourraient accroître la productivité agricole, faciliter les opérations de secours en cas de catastrophe naturelle et permettre aux panneaux solaires de produire de l'électricité la nuit. Evidemment, la communauté astronomique à vite compris les conséquences néfastes d’un tel projet. Non seulement les faisceaux de lumière émis par les miroirs en orbite pourraient fortement perturber le fonctionnement des télescopes sensibles, mais en plus ils ne feraient qu'aggraver encore la pollution lumineuse, à l’image de la présence de la pleine lune qui empêche de nombreuses observations du ciel profond. Roohi Dalal, directrice adjointe des politiques publiques de l'American Astronomical Society a déclaré à juste titre que « Avec 50 000 satellites, cela signifierait probablement la fin de l'astronomie au sol, ou du moins de l'astronomie optique ».
Après avoir reçu l'approbation de la Commission fédérale des communications des États-Unis, Reflect Orbital prévoit de lancer son premier satellite nommé Eärendil-1, d'ici la fin de l'année, sur une orbite à 625 kilomètres d'altitude. De là, ce satellite, de la taille d'un mini-réfrigérateur, déploiera un miroir de la taille d'un court de tennis, mais de quelques microns d’épaisseur. Le miroir sera orienté de manière à concentrer la lumière du soleil sur plusieurs sites d'essai, et l'équipe de Reflect Orbital doit évaluer les mécanismes de déploiement et de pointage. Le premier miroir illuminera une zone d'environ 24 kilomètres carrés à la surface de la Terre. L’entreprise précise que le faisceau de lumière pourra être éteint à la demande… il faut juste les croire sur parole…
Ben Nowack, cofondateur et PDG de Reflect Orbital dit qu’ils veulent démontrer comment ils peuvent apporter un bénéfice sans projeter de lumière là où personne ne le souhaite. Il paraît que l’équipe de Reflect Orbital a créé des centaines de prototypes de miroirs, qu’ils vont effectuer de nombreux essais en sollicitant des chercheurs indépendants pour étudier les effets de leurs dispositifs. Reflect Orbital aurait même mis en place des mécanismes de contrôle afin de garantir que sa technologie n'interfère pas avec le travail des astronomes. Curieux, ça me rappelle étrangement les annonces de Starlink dans les débuts…
Outre la folie de tuer définitivement la nuit noire, il y a une chose que Reflect Orbital semble mettre un peu sous le tapis : le risque. Parce que, comme pour tout satellite, une simple erreur matérielle ou logicielle peut entraîner des conséquences désastreuses, notamment ici un déploiement défectueux des gigantesques miroirs. Le diable se cache souvent dans les détails. Imaginez un de ces miroirs (voire le tout premier) dont le satellite support tombe en panne et ne peut plus communiquer. Il devient incontrôlable, et le miroir éclaire alors la Terre en continu, soit la même zone, soit plusieurs au gré de ses mouvements incontrôlés…
Et une fois les miroirs de test déployés, Reflect Orbital devrait surveiller attentivement les effets des débris provenant d'autres engins spatiaux en orbite basse autour de la Terre, et ils sont nombreux, ces débris…. A cette altitude, des fragments de débris de quelques millimètres ou centimètres sont fréquents et pourraient percuter ces miroirs d’autant plus facilement que leur surface est grande. Des impacts répétés sur ces miroirs ultrasensibles pourraient évidemment en réduire l'efficacité mais surtout produire encore plus de débris. Ces risques pourraient s'aggraver très vite si Reflect Orbital lance des milliers de satellites miroirs.
Le premier satellite d'essai dont le lancement a été approuvé par l’autorité trumpienne, mais qui pourrait impacter le monde entier, fournira environ autant de lumière que la pleine lune. C’est déjà beaucoup trop, et ça montre que pour espérer augmenter la production d'énergie solaire ou éclairer des zones urbaines la nuit, l'entreprise aura besoin de beaucoup plus de satellites, ce qui accroîtra les risques de collision et l’apparition d’un beau syndrome de Kessler.
Un porte-parole de Reflect Orbital a précisé, je cite, « qu’ils s'efforceront d'éviter les collisions avec les débris spatiaux ». Ah ouais ? Et comment ?
C’est évidemment une catastrophe pour l’astronomie. De nombreux chercheurs craignent que la mission Reflect Orbital ne nuise aux observations et à la collecte de données. Les télescopes optiques, comme celui de l’observatoire Vera C. Rubin au Chili, utilisent des instruments ultrasensibles qui sont susceptibles de subir d'importantes interférences dues aux faisceaux de lumière réfléchis. Par exemple, si l'une des images de Rubin incluait un miroir de Reflect Orbital, elle serait complètement saturée et inutilisable.
Reflect Orbital affirme que le contrôle précis des faisceaux des miroirs afin d'éviter toute lumière parasite est une priorité absolue depuis le début. L'entreprise serait en train de travailler à un accord avec la NSF (National Science Foundation) afin de répondre aux préoccupations des scientifiques, et Nowack promet de maintenir des « zones d'exclusion » pour protéger les installations astronomiques.
Mais ce ne sont pas de « zones d’exclusion » que les astronomes du monde entier, professionnels comme amateurs, ont besoin, comme tout à chacun, du reste. Ce que nous voulons c’est l’exclusion de ces projets délirants de constellations de dizaines de milliers de satellites plus réfléchissants les uns que les autres qui détruisent la nuit noire, et encore plus ce projet délétère.
Le pire dans cette histoire, comme c’était le cas également avec la constellation Starlink, c’est que ce ne sont que quelques personnes aux Etats-Unis qui, avec leurs décisions abjectes, vont polluer durablement l’orbite basse de notre planète et bouleverser la vie nocturne de 8 milliards de personnes qui ne demandaient rien d’autre que de s’émerveiller en regardant le ciel étoilé.
Illustrations
1. La Terre illuminée (Jesper Klausen/Science Photo Library)
2. Vue d'artiste de quelques miroirs en orbite (Reflect Orbital)
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