02/11/2016

Un séjour de longue durée dans l'espace bousille les yeux


C'est un phénomène peu connu du grand public, mais la NASA le connaît et le craint depuis une dizaine d'années : les séjours de longue durée dans l'espace affectent durablement la vision des astronautes. 80% des astronautes ayant séjourné plus de 6 mois en orbite ont des problèmes de vision une fois rentrés, des problèmes qui ne disparaissent pas.



En 2005, l'astronaute américain John Philips a séjourné 6 mois dans la station spatiale. Au milieu de son séjour, lors d'une pause, il regarde la Terre par le hublot, mais celle-ci lui apparaît floue. Il ne parvient pas à "faire le point". Cela lui paraît étrange car il a toujours eu une vision parfaite de 10/10 à chaque œil. Il n'en fit pas part au sol à ce moment là. Il pensait que ce n'était que passager et que ça allait passer. Mais ce ne fut pas le cas. Lors des analyses médicales post-mission, les médecins de la NASA trouvèrent que sa vision était passé de 10/10 à 2/10 en l'espace de 6 mois.
Des tests approfondis ont alors suivis : IRM, scan de la rétine, tests neurologiques, et même une ponction lombaire. Les résultats montrèrent que c'était son œil qui avait changé : le fond de ses globes oculaires s'étaient aplatis, repoussant la rétine en avant, et ses nerfs optiques étaient enflammés. 
Le cas John Philips fut le premier a être reconnu de ce mystérieux syndrome qui affecte une écrasante majorité des astronautes effectuant des longs séjours en apesanteur.
En 2009, Michael Barratt était astronaute sur une mission de 6 mois dans l'ISS et lui aussi s'aperçut que sa vision s'était détériorée. Or, lui est son collègue Bob Thirsk, autre membre de l'équipage, avaient tous les deux une formation de médecine et ont décidé de s'examiner mutuellement. Ils trouvèrent sur chacun d'entre eux des indices de nerf optique enflé. Après avoir reçu du matériel plus spécifique envoyé par la NASA, le syndrome de Philips était retrouvé pour l'un comme pour l'autre, avec un aplatissement des globes oculaires.
La cause de ces problèmes oculaires n'est pas complètement élucidée. La théorie la plus aboutie pour expliquer le phénomène est nommée le syndrome de déficience visuelle par pression intracrânienne (syndrome VIIP en anglais, visual impairment intracranial pressure). Sur Terre, la gravité produit une circulation des fluides corporels vers le bas du corps. Dans l'espace, les astronautes sont en apesanteur et les fluides du corps n'ont plus de circulation privilégiée due à la gravitation. Les chercheurs pensent qu'un surplus de liquide dans la boite crânienne y produit une forte augmentation de la pression, pression qui se retrouve à l'arrière des globes oculaires et peut alors produire un écrasement du nerf optique.

La NASA prend maintenant très au sérieux le syndrome VIIP qui est reconnu comme étant un problème important à résoudre dans l'objectif de missions habitées de longue durée, vers Mars par exemple.
Le concept de surpression intracrânienne n'a pas pu être testé expérimentalement en orbite et semble très difficile à imaginer, la seule méthode étant une méthode invasive consistant à effectuer une ponction lombaire ou une opération chirurgicale pour percer le crâne du patient...
Les médecins de la NASA ne peuvent que faire des comparaisons sur les astronautes entre avant leur décollage et après leur retour sur Terre. Le syndrome VIIP est étudié dans divers instituts qui cherchent à mettre au point des moyens non invasifs pour tester la pression intracrânienne sans réels succès pour le moment.
Michael Barratt, qui est devenu depuis le directeur des vols habités de la NASA, estime qu'il faudra étudier la pression intracrânienne dans l'espace par une technique invasive, comme par exemple la pose d'une sonde implantée dans le crâne d'un astronaute pour mesurer la pression, à l'image de ce qui avait été fait il y a plusieurs années pour étudier la pression sanguine dans le cœur, étude pour laquelle des astronautes s'étaient vu posé des cathéters au niveau du cœur lors d'une mission dans les années 1990.

Une étude de la pression intracrânienne a été tentée en situation de microgravité dans un vol parabolique, mais les résultats ne se sont pas montrés probants, voire inverses par rapport à ce qui était attendu, avec une brusque montée de pression, mais suivie d'une chute.
La NASA, selon Michael Barratt, estime que le syndrome de déficience visuelle par pression intracrânienne est le problème n°2 pour les vols habités de longue durée, le premier restant bien sûr l'irradiation par le rayonnement cosmique.
Avant le premier voyage vers Mars, qui devrait durer de 6 à 9 mois, le syndrome VIIP doit être mieux compris, et selon Michael Barratt, il se pourrait que ce ne soit que le sommet d'un iceberg. Il ajoute :"Nous observons les manifestations ophtalmiques de ce phénomène, mais je suis quasi-certain que c'est plus global que cela."
Richard Williams, directeur de la santé à la NASA s'accorde à dire que c'est ce que nous ne savons pas encore sur le syndrome VIIP qui pose le plus grand risque. Et pour en savoir plus, il faut paradoxalement passer plus de temps en apesanteur..

6 mois après son retour sur Terre, la vision de John Philips s'était un peu améliorée, passant de 2/10 à 4/10, mais n'a plus bougé depuis.Mais il dit qu'il n'échangerait pour rien au monde son séjour dans l'espace contre son acuité visuelle antérieure...

Sources:




Illustrations :

1) L'astronaute Karen Nyberg effectue un test d'acuité visuelle avec un fondoscope pour obtenir des informations sur la pression intraoculaire (NASA)

2) L'astronaute Michael Hopkins effectue une image de son oeil par ultrasons lors de la mission 37/38 à bord de l'ISS, avec Luca Parmitano de l'ESA (NASA)

6 commentaires :

Anonyme a dit…

Encore un argument en faveur de la mise en œuvre d'une gravité artificielle pour les voyages interplanétaire, ce qui résoudrait bon nombre de problèmes.

Aucune projet n'est à l'étude pour ce genre de chose ?

Tout comme stocker l'eau potable du voyage dans les parois du vaisseau pour absorber les rayons cosmiques ? Ou une sorte de champs magnétique ?

Michel Spinnato a dit…

Si. Un projet français à été proposé : deux capsules reliees entre elles par un câble et tournoyant, creant ainsi une pesanteur artificielle.

Anonyme a dit…

Il faudrait un vaisseau tournant comme dans The Martian. Et pareil sur mars, une ville tournante pour augmenter l'accélération subie

Anonyme a dit…

Il y a une machine pour simuler la force gravitationnelle sur notre corps. je ne sais plus où j'ai vu cela mais à raison de 3h par jour, elle pourrait éviter les troubles que connaîssent les astronautes durant leur séjour dans l'espace. Cest une sorte de grand tourniquet ou on s'allonge.

Anonyme a dit…

Le problème c'est que nous sommes des espèces terrestres, après un million d'année d'évolution, notre squelette, nos organes et notre sang se sont développés en osmose avec la gravité terrestre. Rien d'étonnant qu'il y ait des complications physiologiques hors de notre champ gravitationnelle lors de longues durées de séjour. De gros moyens, contraignant aussi, devront être mis en place. Et qui sait, si nous vivons un jour sur Mars, la planète rouge façonnera l'espèce humaine à son tour.

Popaul a dit…

Si je comprend bien aller sur Mars coûtera vraiment les yeux de la tête