28/02/26

La transition de la supergéante rouge WOH G64 en une hypergéante jaune


Une nouvelle étude parue dans Nature Astronomy montre que l'une des plus grandes étoiles connues, nommée WOH G64, a subi une transformation spectaculaire en 2014 en passant de supergéante rouge à hypergéante jaune. Ce changement brutal pourrait être le signe d'une supernova imminente.

WOH G64 a été découverte pour la première fois dans les années 1970 comme une étoile intéressante dans le Grand Nuage de Magellan, galaxie satellite de la Voie Lactée. Il s'est avéré que cette étoile était non seulement extrêmement lumineuse, mais est aussi l'une des plus grandes jamais découvertes : son rayon est 1 540 fois supérieur au rayon du Soleil. Elle a une luminosité est 280 000 fois celle du Soleil et elle détient le record de taux de perte de masse ( > 10-4 M par an, ce qui fait 30 fois la masse de la Terre par an).

En 2024, WOH G64 a même été la première étoile au-delà de notre galaxie à être imagée en détail, grâce au Very Large Telescope Interferometer. L'image montrait un cocon poussiéreux clair autour de l'étoile géante centrale, ce qui confirmait qu'elle perdait de la masse en vieillissant.

WOH G64 est une jeune étoile, avec un âge estimé à moins de 5 millions d'années. WOH G64 est une rockstar : destinée à vivre vite et à mourir jeune. Il faut dire que WOH G64 est née grande, formée à partir d'un énorme nuage de gaz et de poussière qui s'est effondré jusqu'à ce que la pression le fasse s'illuminer via des réactions de fusion nucléaire. Comme le soleil, elle a brûlé de l'hydrogène dans son noyau par fusion nucléaire, puis plus tard, elle s'est dilatée et a brûlé de l'hélium, devenant ce qu'on appelle une supergéante rouge. Les supergéantes rouges sont des étoiles massives froides et évoluées dont la masse initiale est comprise entre 8 à 30 M ,  représentant le stade final de leur évolution avant de terminer leur vie par une explosion de supernova de type II. 

Mais l'évolution et le destin des supergénates rouges les plus lumineuses restent incertains. La rareté des supergéantes rouges très lumineuses, la présence de grandes quantités de matière circumstellaire et leurs distances imprécises entravent la mesure précise de leurs propriétés stellaires, compliquant ainsi l'évaluation de leur stade d'évolution et de leur destin final.

L'existence d'objets post-supergéantes lumineux et chauds, ainsi que l'absence apparente de supergéantes rouges lumineuses parmi les progéniteurs de supernova, suggèrent aux astronomes l'existence d'un processus d'évolution "vers le bleu". Depuis les années 1980, WOH G64 est considérée comme la supergéante rouge la plus extrême du Grand Nuage de Magellan, compte tenu de son important obscurcissement, de sa taille remarquable, de sa luminosité et de son taux de perte de masse. 

Que s'est-il donc passé pour WOH G64 en 2014 ? L'étude menée par Gonzalo Muñoz-Sanchez (observatoire d'Athènes) et ses collaborateurs indique un changement soudain, mais progressif, de sa nature apparente. La courbe de lumière optique de WOH G64, s'étendant de 1992 à nos jours, montre clairement deux phases distinctes, séparées par une transition en 2014. Avant cette transition, WOH G64 était classée comme variable Mira en raison de sa périodicité semi-régulière d'environ 850 jours. La photométrie temporelle et la spectroscopie subséquente révèlent une transition extrême dans ses caractéristiques spectrales optiques. 

Une importante baisse de luminosité apparaît en 2011, avant la transition, et présente une boucle dans le diagramme couleur-magnitude, suggérant des variations des propriétés intrinsèques du système. Après cette baisse de luminosité, l'étoile est devenue nettement plus bleue entre mi-2013 et mi-2014. . Une augmentation de la température effective de plus de 1 000 K explique les variations photométriques du diagramme couleur-magnitude durant la transition. Depuis 2014, WOH G64 a présenté une variabilité irrégulière, notamment une diminution de 2 magnitudes sur 10 mois en 2025, atteignant sa magnitude minimale observée.

Les chercheurs arrivent finalement à la conclusion que WOH G64 est un système binaire symbiotique massif et rare, où la composante supergéante a évolué vers une hypergéante jaune. Selon les astrophysiciens, cette transformation radicale peut s'expliquer soit par l'éjection partielle de la pseudo-atmosphère lors d'une phase d'enveloppe commune, soit par le retour à un état de quiescence après une éruption exceptionnelle d'une durée supérieure à 30 ans. 

Il faut savoir que toutes les supergéantes ne deviennent pas des hypergéantes. Selon la théorie, les hypergéantes se forment lorsque des étoiles très grandes brûlent rapidement et passent de la combustion d'hydrogène à celle d'hélium. Au cours de cette transition, ces étoiles commencent à perdre leurs couches externes, tandis que leur cœur se contracte vers l'intérieur. Une fois qu'une étoile devient une hypergéante, elle est vouée à une mort rapide dans l'explosion d'une supernova.

Ce qui est sûr ici avec WOH G64, c'est qu'une grande partie de la surface de la supergéante d'origine a été éjectée et qu'il existe une étoile compagne, dont l'existence a été confirmée en observant le spectre lumineux de WOH G64.

Les résultats de Muñoz-Sanchez et son équipe remettent en question les modèles actuels d'évolution des étoiles massives en soulignant le rôle crucial des interactions binaires et des éruptions épisodiques dans le destin des étoiles massives évoluées. WOH G64 apporte un éclairage précieux sur les stades évolutifs tardifs des supergéantes rouges les plus lumineuses et celles qui perdent le plus de masse, ainsi que sur le problème persistant de la rareté des supergéantes rouges. Des études récentes de supergéantes rouges extrêmes telles que VY CMa et NML Cyg ont mis en évidence des indices potentiels de l'existence de compagnes, mais les mécanismes à l'origine de leurs épisodes de perte de masse restent mal compris. Déterminer si les propriétés extrêmes de ces supergéantes résultent de processus stellaires intrinsèques ou d'interactions binaires est essentiel pour contraindre l'évolution de ces étoiles très lumineuses. Et les auteurs, ici,  ne peuvent pas prédire l'avenir de WOH G64 en raison de la mauvaise définition de ses paramètres physiques et orbitaux, et parce qu'on ignore si l'évolution du système est due à la physique stellaire simple ou aux interactions binaires.

Dans leur conclusion, Muñoz-Sanchez et ses collaborateurs indiquent que des récentes observations datant de 2025 confortent leur interprétation de WOH G64 comme un système binaire, mais elles démontrent aussi que le système est affecté par un rougissement variable dû à la poussière. D'autre part, WOH G64 présente actuellement des caractéristiques optiques à nouveau compatibles avec une supergéante rouge, plutôt qu'avec les caractéristiques d'hypergéante jaune observées entre 2016 et 2021. Ce retour à une supergéante rouge pourrait s'expliquer par le retour d'un vent optiquement épais et le début d'une nouvelle éruption dans le cadre d'une physique d'étoile unique. La prédiction de l'avenir et de la récurrence de telles éruptions demeure incertaine, car le mécanisme à l'origine de ces éruptions fait encore débat. Parallèlement, dans le cadre d'une enveloppe froide, l'émergence de nouvelles signatures d'étoile froide pourrait s'expliquer par la formation d'une nouvelle enveloppe étendue après l'éjection des couches externes lors de l'événement de 2013-2014. La configuration orbitale actuelle déterminera si l'interaction se poursuit, pouvant potentiellement conduire à des phases ultérieures de transfert de masse ou à des éjections d'enveloppe froide récurrentes, comme on l'a vu dans l'épisode de 2014.

Avec l'avènement des relevés modernes qui surveillent le ciel en continu, la détection précoce des explosions de supernovas et la spectroscopie rapide qui s'ensuit ont révélé la présence de cocons de gaz entourant les progénitrices de supernovas de type II. Une explication proposée est une éruption majeure se produisant au cours de la dernière année précédant l'explosion, tandis que d'autres auteurs privilégient un scénario de vent pré-supernova entraîné par les pulsations durant des décennies avant l'explosion. Mais le comportement post-transition de WOH G64 ne suit pas ce schéma périodique, restant stable de 2014 à 2019, excluant ainsi les pulsations du vent pré-SN comme mécanisme à l'origine de l'éruption. On sait déjà que la supernova qui aura lieu sera de type IIP/L, IIb ou IIn en fonction de la masse restante de l'enveloppe et de la densité du milieu circumstellaire lors de l'effondrement du coeur.

Au lieu d'une explosion, l'étoile peut subir un effondrement direct en un trou noir, ou bien fusionner avec sa compagne à la suite d'une interaction binaire continue. WOH G64 apporte ainsi un éclairage crucial sur l'évolution post-supergéante rouge et la formation d'environnements circumstellaires denses. Un suivi spectroscopique et photométrique continu de WOH G64 sera essentiel pour mieux contraindre ses propriétés binaires, élucider le mécanisme à l'origine de sa transition spectaculaire et prédire son destin final.

Avec un peu de chance, nous pourrions assister à la mort de WOH G64 au cours de notre vie, ce qui nous offrirait non seulement un spectacle incroyable, mais nous aiderait également à mieux comprendre les processus physiques associés aux supernovas.

Source

The dramatic transition of the extreme red supergiant WOH G64 to a yellow hypergiant

Gonzalo Muñoz-Sanchez et al.

Nature Astronomy (23 february 2026)

https://doi.org/10.1038/s41550-026-02789-7


Illustrations

1. Image de WOH G64 par le VLTI et représentation d'artiste (ESO/K. Ohnaka et al., L. Calçada)

2. Evolution du spectre de WOH G64 lors de la transition (Muñoz-Sanchez et al.)

3. Gonzalo Muñoz-Sanchez 

21/02/26

Confirmation de l'existence d'un trou noir supermassif en fuite grâce à son choc supersonique


L'existence de trous noirs supermassifs fugitifs, résultant de fusions de galaxies, est prédite depuis longtemps. Pour la première fois, en mars 2023, le télescope spatial Hubble avait donné un indice laissant penser qu’on en avait repéré un, avec l’existence d’une sorte de longue trainée de gaz choqué (voir nos épisodes 1469 et 1493). Aujourd'hui, l’équipe à l’origine de cette observation initiale a refait d’autres observations mais cette fois avec le télescope Webb. Les données confirment que cet objet se déplace à une vitesse supersonique dans le milieu intergalactique, perturbant le gaz diffus et créant un arc de choc. Les chercheurs estiment que cet objet est très probablement un trou noir supermassif, éjecté de sa galaxie et traversant le milieu intergalactique à grande vitesse. L’étude est parue dans The Astrophysical Journal Letters.

Le candidat trou noir supermassif fugitif avait été découvert par hasard sur une image de Hubble. Sa galaxie hôte implicite se trouve à un redshift de 0,964. L’image révélait une étrange structure linéaire semblant provenir directement de la galaxie voisine ou se diriger vers celle-ci. Une spectroscopie de suivi de cet objet a révélé que la structure pouvait correspondre à un trou noir supermassif fugitif se déplaçant à une vitesse supersonique et provoquant un choc dans le milieu circomgalactique. Mais les spectres ne permettaient pas d'exclure d'autres explications, telles que la possibilité qu'il s'agisse d'une galaxie spirale sans renflement central vue exactement de profil.

C’est pour en savoir plus sur cet objet mystérieux long de 62 kpc et exclure d'autres explications, que Pieter Van Dokkum (Yale university) et ses collaborateurs ont utilisé le spectroimageur NIRSpec de Webb, où chaque pixel de l’image contient un spectre (également appelé « spaxel »), ce qui permet aux astrophysiciens de comparer le spectre d'un objet à différents emplacements physiques.

En raison de l'effet Doppler, la lumière sera décalée vers des longueurs d'onde plus courtes (décalage vers le bleu) si la source se déplace vers nous, et vers des longueurs d'onde plus longues (décalage vers le rouge) si la source s'éloigne de nous. Plus la source se déplace rapidement, plus le décalage de longueur d'onde est important. À l'extrémité de la structure, les chercheurs constatent que la vitesse du gaz varie de plus de 600 km/s sur seulement 1 kiloparsec. Un gradient de vitesse aussi prononcé à l'extrémité de cette structure linéaire est le signe caractéristique d'un arc de choc supersonique. Aucun autre effet ne pourrait provoquer un changement aussi radical de la vitesse du gaz à une échelle aussi petite (à l'échelle astronomique). L'interprétation en termes d'onde de choc est confortée par la morphologie du gaz à l'extrémité du sillage et par l'analyse des rapports d'intensité des raies [O III ]/Hα , [N II ]/Hα , [S II ]/Hα et [S III ]/[S II ]. Ces rapports sont compatibles avec des chocs radiatifs rapides et un refroidissement rapide, les vitesses de choc optimales étant en accord avec les prédictions basées sur la vitesse d'un trou noir et la géométrie du choc. 

En modélisant soigneusement la cinématique attendue d'un arc de choc, les auteurs prédisent comment la vitesse devrait varier dans différents spaxels. Le choc ne se déplace pas parfaitement parallèlement au plan du ciel ; il est plutôt incliné vers nous d'environ 30 degrés. Par conséquent, un côté de l’arc de choc se déplace vers nous (le « limbe proche ») et l'autre s'éloigne de nous (le « limbe lointain »). L'angle du choc signifie que l’on devrait observer beaucoup d'émissions décalées vers le bleu provenant du limbe proche et un peu d'émissions décalées vers le rouge provenant du limbe lointain.

Les auteurs simulent le choc et tentent de faire correspondre la cinématique observée à leur modèle. Ils calculent la luminosité de deux raies d'émission dans chaque spaxel, afin de déterminer où elles se trouvent le long du choc et du sillage. Puis ils calculent la vitesse prévue à différentes distances le long du choc et de l'onde. L'augmentation brutale des vitesses négatives (décalées vers le bleu) vers des vitesses positives (décalées vers le rouge) indique si on se trouve sur le limbe proche ou sur le limbe éloigné. La pointe du choc montre à quel point leur modèle correspond bien aux données.

Lorsque le trou noir traverse le milieu circumgalactique, il laisse derrière lui un mince sillage de gaz chaud. Au fil du temps, davantage de gaz provenant du milieu se mélange au sillage, ce qui en fait une structure durable. Progressivement, le gaz se refroidit et devient suffisamment dense pour former des étoiles dans le sillage.



En mesurant la quantité de lumière émise par le sillage, Van Dokkum et ses collaborateurs estiment que celui-ci contient l'équivalent de 200 millions de masses solaires en étoiles ! Or, ce chiffre est proche de la quantité de gaz totale qui pourrait se mélanger au sillage au cours de sa durée de vie. Cela suggère peut-être, selon les auteurs, que les conditions dans ce sillage sont telles qu’il se formerait davantage d'étoiles de masse élevée que ce qui est normalement attendu. Les étoiles de masse plus élevée émettent beaucoup plus de lumière par unité de masse, ce qui signifie qu'une masse totale d'étoiles plus faible pourrait produire la même quantité de lumière si la population stellaire comporte de nombreuses étoiles de masse élevée.

Les auteurs font une estimation simple de la masse du trou noir supermassif en utilisant la conservation de l'énergie. Lorsque le trou noir traverse le milieu, il chauffe le gaz, transférant ainsi une partie de son énergie cinétique. En mesurant l'énergie transférée au milieu dans l’arc de choc et le sillage, les auteurs fixent une limite inférieure pour la masse du trou noir à 10 millions de masses solaires minimum. Il se trouve que cette masse est similaire à celle que l'on pourrait attendre compte tenu de la masse des étoiles situées dans le renflement de la galaxie hôte.

v=954126+11km s 

Quant à sa vitesse de fuite,  elle est mesurée avec une bonne précision et vaut la bagatelle de 954 (±120) km.s-1, avec un angle d'inclinaison de 29°. Il faut se rappeler qu’il existe deux façons principales pour un trou noir supermassif d'être éjecté de sa galaxie hôte : le recul induit par ondes gravitationnelles lors d’une fusion binaire, ou les interactions à trois corps. Lorsque deux trous noirs de masse similaire et de rotation opposée tournent l'un vers l'autre, ils émettent plus d'ondes gravitationnelles dans une direction que dans l'autre. L'asymétrie crée une force de recul dans la direction opposée, ce qui signifie qu'une fois que les trous noirs ont fusionné, le trou noir résultant peut être éjecté de la galaxie à très grande vitesse. Une telle configuration est probablement assez rare, mais presque toutes les fusions de galaxies devraient finalement aboutir à une fusion de trous noirs, il devrait donc encore exister une population de trous noirs éjectés de leur galaxie par le recul gravitationnel, qu’on appelle aussi « kick ». Dans le cas d’un système à 3 corps, le système dans lequel trois trous noirs orbitent les uns autour des autres peut être assez instable et aboutir à l'éjection du trou noir de plus faible masse de la galaxie.

Comme la masse estimée de 10 millions de masses solaires correspond bien à la masse stellaire du bulbe de la galaxie, Van Dokkum et ses collaborateurs concluent qu'il est peu probable que le trou noir fugitif soit le celui de plus faible masse éjecté d'un système triple. Pour eux, il s'agit plus probablement du résultat d'un événement de recul suite à une fusion.

Certaines questions restent en suspens concernant cet objet singulier. Il est particulièrement difficile de prouver de manière définitive qu'il y a un trou noir intégré dans cette structure. S'il y en a un, il est probablement entouré d'une enveloppe de gaz chaud beaucoup plus grande que le trou noir, ce qui rend son observation directe impossible. Mais pour Van Dokkum et ses collaborateurs, les observations correspondent très bien à ce que l'on attendrait d'un trou noir supermassif en fuite, ce qui en fait la preuve la plus concrète à ce jour de l'existence d'un tel trou noir supermassif fugitif. Il ne fait heureusement aucun doute que d'autres données seront recueillies sur cet objet étonnant, ce qui permettra d'en savoir encore plus.


Source

JWST Confirmation of a Runaway Supermassive Black Hole via its Supersonic Bow Shock

Pieter Van Dokkum et al.

The Astrophysical Journal Letters, Volume 998, Number 1

https://doi.org/10.3847/2041-8213/ae3d0e


Illustrations

1. Image du sillage obtenue par Hubble en 2023 et zone aujourd'hui observée avec Webb (Van Dokkum et al.)

2. Modélisation 3D de l'arc de choc supersonique produit dans le milieu intergalactique (Van Dokkum et al.)

3.Pieter Van Dokkum

14/02/26

A l'origine d'Hypérion et des anneaux de Saturne


Dans un article à paraître dans Planetary Science Journal, une équipe de chercheurs montrent grâce à des simulations que Hypérion serait le résultat d'une collision spectaculaire entre Titan et une lune ancienne suite à une déstabilisation orbitale. Cette découverte contribue à expliquer l'origine du système d'anneaux de Saturne.

Dans leur article, Matija Ćuk (Institut SETI) , et ses collaborateurs présentent un nouveau modèle à l'aide de simulations numériques pour l'évolution dynamique récente du système de satellites saturniens. Ils se sont fondés sur plusieurs faits observés : premièrement la jeunesse apparente des anneaux de Saturne (démontrée depuis quelques années), deuxièmement  la jeunesse dynamique apparente des lunes internes de taille moyenne. Troisièmement, le fait qu'on observe une migration de marée rapide de Titan. Quatrièmement, l'observation d'un amortissement rapide de l’inclinaison et de l’excentricité de Titan, et pour finir, ils ont pris en considération que Saturne semble être récemment sortie de sa résonance spin-orbite passée supposée avec les autres planètes.

Selon Ćuk et ses collaborateurs, Hypérion, petite lune irrégulière en résonance orbitale 4:3 avec Titan,  serait bien plus jeune qu'on ne l'a longtemps supposé. De plus, l'orbite allongée actuelle de Titan implique qu'il a migré vers l'extérieur d'environ 4 à 5 % depuis que les deux lunes sont entrées en résonance. Et cette résonance s'est probablement formée il y a seulement 400 à 500 millions d'années seulement.

Pour expliquer la jeunesse apparente d'Hyperion, les chercheurs proposent un scénario dans lequel une lune supplémentaire de taille moyenne, qu'ils baptisent proto-Hyperion, aurait autrefois orbité entre Titan et Japet. À mesure que l'orbite de Titan s'élargissait, le système se déstabilisait ; le proto-Hyperion aurait été entraîné sur une trajectoire chaotique et aurait fini par entrer en collision avec Titan.

La fusion aurait rompu la résonance spin-orbite de longue date entre Saturne et les planètes, modifiant ainsi l'obliquité de la géante gazeuse. Dans le même temps, les débris de l'impact auraient pu s'accumuler pour former l'Hyperion actuel, dont la faible densité et la forte porosité suggèrent une structure d'amas de débris plutôt qu'un corps primordial plus "lisse".

Les simulations numériques réalisées par l'équipe montrent que les collisions entre Titan et la lune hypothétique se produisent fréquemment dans de telles conditions. Et dans de nombreuses simulations, Japet acquiert des inclinaisons et des excentricités orbitales similaires à celles observées aujourd'hui, compatibles avec des perturbations gravitationnelles survenues pendant l'instabilité.

Les simulations indiquent aussi que l'orbite de Titan se déplacerait généralement vers l'extérieur lors de la fusion, permettant ainsi à sa migration de marée en cours de reprendre. Ćuk et ses collaborateurs avancent l'hypothèse qu'un Titan excentrique, excité durant l'événement, aurait pu déstabiliser les lunes internes de Saturne par le biais d'interactions résonantes.

Des preuves indépendantes ont déjà suggéré un âge relativement jeune pour les anneaux de Saturne,  peut-être quelques centaines de millions d'années seulement (nous en avions parlé ici en 2019 et 2023), des preuves se basant sur leur masse, leur composition et leurs interactions avec les lunes voisines. Le nouveau modèle relie cette période au même épisode qui a produit Hyperion et remodelé le système externe.

Les auteurs réexaminent également l'histoire de Rhéa, dont la migration rapide vers l'extérieur implique qu'elle aurait franchi la résonance d'évection avec le Soleil au cours des dernières centaines de millions d'années. Or, de tels marqueurs dynamiques sont plus compatibles avec un système ayant subi un réarrangement récent et à grande échelle qu'avec un système resté inchangé pendant des milliards d'années.

En résumé, la séquence d'événements en trois étapes qui est proposée par les auteurs est la suivante : 

1ère étape : Une instabilité du système externe se produit il y a environ 400 millions d'années, lorsque Titan a capturé un satellite extérieur (Proto-Hyperion) et est entré en résonance 2:1, ce qui a finalement conduit à la collision entre Proto-Hyperion et Titan. Hyperion a ensuite été accrété à partir d'une petite fraction des débris issus de cette collision, pour être capturé ultérieurement et entrer dans sa résonance actuelle de 4:3 avec Titan. Les perturbations pré-collision dues à Proto-Hyperion ont modifié les excentricités et les inclinaisons de Titan et de Japet.

2ème étape : il y a 50 à 200 millions d'années, le membre le plus externe de la paire de lunes internes (« Proto-Dione » et « Proto-Rhéa ») entre en résonance 4:1 avec Titan, excentrique et incliné. L'excitation orbitale résultante des orbites des lunes internes conduit à leur collision mutuelle. Cette collision génère les lunes internes actuelles et les anneaux de Saturne.

3ème étape : il y a moins de 50 millions d'années, Titan et Japet traversent leur résonance 5:1, ce qui perturbe encore l'orbite de Japet et présente un risque important d'éjection de Japet.

Bien que les événements décrits ici se soient déroulés il y a des centaines de millions d'années et soient difficiles à confirmer directement, des observations récentes ont constamment remis en question les modèles précédents et ont révélé de nouvelles dynamiques. L'hypothèse prédit ici un système saturnien dynamiquement actif et relativement jeune, dont la configuration actuelle résulte d'événements récents et spectaculaires.

Les futures données orbitales, géophysiques et géologiques, notamment celles issues des missions ciblant les lunes de Saturne, permettront de tester ce scénario de manière essentielle. Ces données comprendront des déterminations indépendantes du taux de précession axiale de Saturne et de l'évolution orbitale de Titan, des paramètres de marée et de rotation de Titan, ainsi que de l'âge de la surface de Titan et des autres lunes. Que la séquence d'événements soit confirmée ou non, ce travail contribue à formuler de nouvelles hypothèses très pertinentes sur l'évolution du système de satellites de Saturne.


Source

Origin of Hyperion and Saturn’s Rings in A Two-Stage Saturnian System Instability

Matjia Cuk et al.

à paraître dans The Planetary Science Journal

https://www.arxiv.org/abs/2602.09281


Illustrations 

1. Hyperion imagé par la sonde Cassini le 26 septembre 2005 à une distance d'environ 34 000 km (NASA / JPL-Caltech / Space Science Institute).

2. Illustration de la séquence d'événements du modèle proposé (Matija Ćuk  et al.)

3. Matija Ćuk 



05/02/26

Un effet dynamo produit par des jets à grande échelle


Une équipe de chercheurs a découvert que les jets à grande échelle entraînent une forte amplification du champ magnétique, et ils ont intégré cet effet dans un nouveau scénario de dynamo distinct des modèles conventionnels généralement adoptés pour les dynamos planétaires et stellaires. Ces travaux sont particulièrement pertinents pour l'amplification du champ magnétique dans les plasmas, les planètes, les étoiles, les étoiles à neutrons et les disques d'accrétion autour d'objets compacts. Ils publient leur étude dans Nature.

À toutes les échelles où ils sont présents, les champs magnétiques influencent divers phénomènes, notamment la formation des étoiles, le transport des rayons cosmiques, l'accélération des particules chargées, la météo spatiale, le transport dans les atmosphères planétaires ou encore les plasmas de laboratoire.

L'origine des champs magnétiques cosmiques est depuis longtemps un mystère. La production de champs à si grande échelle nécessite de la matière en mouvement, ou des flux de fluides. Les flux à l'échelle cosmique sont alimentés par la gravité et sont généralement turbulents, caractérisés par des changements chaotiques de pression et de vitesse. Cela conduit à des champs magnétiques enchevêtrés et désordonnés qui se concentrent à petite échelle. Cependant, on observe que les champs magnétiques astrophysiques conservent une structure ordonnée, par exemple à l'échelle des galaxies ou au-delà. De plus, les flux et les champs magnétiques à petite échelle sont généralement de magnitude similaire et, surtout, alignés. Cet alignement, qu’on appelle alfvénisation, est intrinsèque aux mouvements des fluides magnétiques (ceux qui conduisent l'électricité et transportent les champs magnétiques) et il se produit naturellement et spontanément. Mais l'alfvénisation élimine presque complètement le mécanisme de dynamo conventionnel qui a été proposé pour l'amplification des champs magnétiques, dans lequel un écoulement turbulent courbe les champs magnétiques initiaux, crée des arcs, puis les tord de manière à former une boucle qui renforce les champs initiaux. En conséquence, la manière dont les champs magnétiques astrophysiques observés sont générés est restée longtemps obscure.

C’est en 1955, que E. N. Parker a paramétré les effets de la turbulence à petite échelle pour proposer une théorie de l’effet dynamo à champ moyen. Cette théorie largement utilisée reproduit les champs à grande échelle observés, mais souffre d'une difficulté à ajuster les paramètres, car ceux-ci ne sont pas justifiés par les principes fondamentaux : les études sur les écoulements turbulents montrent des champs magnétiques enchevêtrés, qui sont pliés et fragmentés en structures à petite échelle en raison de la contrainte de l'écoulement de cisaillement.

Dans leur étude, Bindesh Tripathi (Columbia University) et ses collaborateurs ont considéré un écoulement de cisaillement instable et entraîné, et ils développent une théorie analytique en réalisant des simulations tridimensionnelles avancées de la turbulence avec jusqu'à 4 096 × 4 096 × 8 192 points de grille. Ils peuvent ainsi montrer la génération ab initio de champs magnétiques quasi-périodiques à grande échelle. Les chercheurs observent que cette génération se produit via l'effet de vorticité moyenne, un processus supplémentaire de dynamo à champ moyen qui a été postulé en 1990.

La génération préalable de jets tridimensionnels à grande échelle, produits de manière robuste en tant que solutions non linéaires exactes et protégées topologiquement des équations magnétohydrodynamiques, est cruciale pour cette dynamo. Ce processus de dynamo à jet peut s'appliquer à la fois aux systèmes de laboratoire et aux systèmes astrophysiques à cisaillement. Il s'agit notamment des fusions d'étoiles à neutrons binaires, où l’effet dynamo fonctionne probablement à l'échelle de la microseconde pour produire en quelques millisecondes certains des champs magnétiques les plus puissants de l'Univers.

Tripathi et ses collaborateurs ont réalisé des simulations numériques d'écoulement de cisaillement dans un fluide magnétique (c'est-à-dire un écoulement se déplaçant dans des directions opposées, comme dans le cas d'un trafic à double sens). L'écoulement de cisaillement est courant dans la nature et entraîne le plus souvent des instabilités et des turbulences. Ces simulations ont été réalisées sur des périodes prolongées, couvrant des centaines à des milliers de temps de croissance de l'instabilité, ce qui a nécessité des ressources informatiques considérables. Les chercheurs ont utilisé ces modèles pour identifier les processus qui apparaissent naturellement dans la turbulence après de si longues périodes. Ils constatent que certains processus s’avèrent être dominants parmi les interactions complexes lorsqu’on compare le comportement de la simulation avec et sans ces processus. Ils ont également effectué des calculs analytiques pour déterminer les fondements conceptuels de ces processus.

Dans les simulations numériques, l'instabilité du flux de cisaillement produit des mouvements à grande échelle et des structures turbulentes de différentes tailles. Le mouvement à grande échelle, souvent considéré comme principalement bidimensionnel, génère des structures tridimensionnelles, qui créent à leur tour des jets à grande échelle sur de longues périodes. Ces jets sont analogues aux jets-streams, des bandes d'air qui se déplacent rapidement dans l'atmosphère terrestre. Les jets « zonaux » sont à peu près parallèles au flux de cisaillement et génèrent un champ magnétique à grande échelle dont l'énergie correspond à l'énergie cinétique du flux. Bien que l'alfvénisation aille à l'encontre du mécanisme conventionnel proposé pour l'amplification du champ magnétique, elle permet le mécanisme associé à l'instabilité du flux de cisaillement et aux jets zonaux.

Ce mécanisme alternatif de génération de champs magnétiques nécessite un écoulement de cisaillement avec des fluides à grande échelle qui se déplacent à des vitesses distinctes. Et le mécanisme s'avère robuste face aux variations de paramètres qui affectent la gamme d'échelles des mouvements turbulents.

Il se trouve que la fusion d'étoiles à neutrons crée une couche de flux de cisaillement. Et cette couche est maintenue suffisamment longtemps pour permettre au nouveau mécanisme de génération de champ de produire des champs magnétiques potentiellement 1016 à 1017 fois plus puissants que le champ terrestre. Ce mécanisme de génération de champ fonctionnerait également dans le Soleil, qui présente des flux latitudinaux à grande échelle. Les chercheurs notent que d'autres types d'instabilité à grande échelle pourraient produire des écoulements de cisaillement similaires à ceux qui ont généré des champs magnétiques dans leurs simulations.

Pour l’instant, le processus fondamental a été étudié dans un système idéalisé. Pour déterminer si ce processus fonctionne dans un système astrophysique donné, il faut tenir compte d'autres effets qui pourraient être présents. Bien que les simulations aient inclus des plages de paramètres élargies, celles-ci restent en deçà de certaines valeurs extrêmes qui sont observées dans les systèmes astrophysiques.

De plus, cette étude de Tripathi et son équipe offre une explication potentielle à une mesure de laboratoire déroutante datant de 2012, sur la génération de champs magnétiques par un métal liquide turbulent. Rahbarnia et al. avaient mesuré directement le transport d'un champ magnétique vectoriel par une turbulence isotrope dans un écoulement de sodium liquide à nombre de Reynolds élevé. Ils avaient mesuré la force électromotrice turbulente en mesurant simultanément trois composantes de la vitesse et des champs magnétiques, et calculé les corrélations qui conduisent à la génération d'un courant de champ moyen. Ils en avaient déduit que la force électromotrice turbulente tend à s'opposer et à annuler le courant local, agissant ainsi comme augmentant la résistivité effective du milieu, c'est-à-dire qu'elle agit comme une diffusivité magnétique améliorée, avec des implications importantes pour le transport turbulent dans les objets astrophysiques, en particulier dans les dynamos et les disques d'accrétion.

Mais Tripathi et ses collaborateurs précisent que des études supplémentaires sont nécessaires pour reproduire tous les aspects de cette expérience en appliquant leur nouveau mécanisme de génération. En attendant, les chercheurs prévoient d’intégrer leur mécanisme de génération de champs magnétiques dans des modèles de magnétisme solaire, d'évolution stellaire, de fusion d'étoiles à neutrons et d'accélération de particules, afin de pouvoir comparer les effets prévus avec les observations.

 

Source

Large-scale dynamos driven by shear-flow-induced jets

B. Tripathi et al.

Nature volume 649 (21 janvier 2026)

https://doi.org/10.1038/s41586-025-09912-0

 

Illustration

1. Evolution à long terme d’une dynamo, montrant des phases de génération turbulente de flux et de champs magnétiques (B. Tripathi et al.).

2. Bindesh Tripathi


30/01/26

Une nouvelle carte de la matière noire à très haute résolution


La matière noire n'émet ni n'absorbe de lumière, mais joue un rôle fondamental dans l'évolution des galaxies et des structures. Comme elle n'interagit que par la gravité, l'un des moyens les plus directs de l'étudier est l'effet de lentille gravitationnelle : la déviation de la lumière provenant de galaxies lointaines par une masse intermédiaire. Une équipe de chercheurs vient d’utiliser cette méthode avec des images du télescope Webb pour fournir une carte de la masse sombre la plus détaillée à ce jour. L’étude est publiée dans Nature Astronomy.

Diana Scognamiglio (California Institute of Technology) et ses collaborateurs ont travaillé sur des images couvrant une large zone de 0,77° × 0,70°, obtenues dans le cadre de l'étude COSMOS. En mesurant les formes de 129 galaxies par minute d'arc carrée, dont beaucoup indépendamment dans les bandes F115W et F150W de Webb, les chercheurs atteignent une résolution angulaire de 1.00 +-0.01 minute d’arc.

Le lentillage gravitationnel affecte la trajectoire de la lumière provenant de galaxies lointaines lorsqu'elle traverse le potentiel gravitationnel de toute masse située dans la ligne de visée, y compris la matière baryonique ordinaire (étoiles, gaz et poussière) et la matière noire. Dans le régime des lentilles gravitationnelles faibles qui a été étudié ici, cette déviation induit une distorsion de cisaillement de seulement quelques pour cent dans les formes apparentes des galaxies d'arrière-plan. Cette distorsion est environ dix fois plus faible que l'ellipticité intrinsèque typique des galaxies, qui est façonnée par des caractéristiques telles que les bras spiraux ou les barres.

La résolution d'une carte de lentille gravitationnelle faible correspond donc à la surface nécessaire pour englober environ 100 galaxies d'arrière-plan résolues, de sorte que le signal de cisaillement dépasse le bruit de forme. Ce nombre reflète un compromis entre la résolution spatiale et l'incertitude statistique. La sensibilité d'une carte de lentille gravitationnelle faible dépend également de la géométrie. À l'instar d'une loupe qui fonctionne mieux lorsqu'elle est placée à mi-chemin entre l'œil et l'objet, le lentille gravitationnelle est plus sensible à la masse située à mi-chemin entre l'observateur et les galaxies sources. Ce comportement est décrit par la fonction d'efficacité de lentille g(z), qui atteint son maximum à des redshifts (distances) inférieurs à la distance des objets typiques en arrière-plan, décrite par la distribution de redshift des sources n(z). La fonction d'efficacité de lentille pour le télescope Webb atteint son maximum à z = 0,38, alors qu’elle est à z = 0,34 pour le télescope Hubble et à z=0,30  pour la caméra Hyper-Suprime (HSC) du télescope Subaru.

Contrairement à la plupart des observables, pour une échelle angulaire fixe dans le ciel, la lentille gravitationnelle faible est insensible à la masse dans l'Univers très proche, car l'efficacité de la lentille tombe à zéro lorsque la lentille se rapproche de l'observateur. Les cartes de lentille gravitationnelle faible précédentes étaient limitées en termes de sensibilité, de résolution et de superficie. Depuis le sol, même les meilleurs télescopes, tels que ceux utilisés dans les relevés HSC, Kilo Degree Survey et Dark Energy Survey, doivent composer avec les effets de flou de l'atmosphère terrestre et ne permettent généralement de distinguer que 7 à 19 galaxies par minute d'arc carrée.

Ces relevés couvrent une grande partie du ciel, mais sont limités par une résolution angulaire grossière et sont principalement sensibles aux structures à faible redshift. Par conséquent, seules les structures les plus massives et les plus étendues, telles que les superamas rares dont la masse peut atteindre 1015 masses solaires (M), apparaissent de manière proéminente sur les cartes de lentille gravitationnelle terrestres. Le télescope Hubble résout les formes d'environ 71 galaxies par minute d'arc carrée, ce qui permet d'obtenir des cartes avec une résolution suffisante d'environ 2,4 minutes d'arc pour commencer à révéler les amas et les caractéristiques filamentaires du réseau cosmique.

L'imagerie haute résolution et profonde du télescope Webb change la donne. Elle permet aujourd’hui de mesurer les effets de lentille gravitationnelle faibles d'un nombre beaucoup plus important de galaxies, et à des redshifts plus élevés qu'auparavant. Cette amélioration se reflète dans la sensibilité relative à l'effet de lentille gravitationnelle, où le JWST surpasse à la fois le HSC et le HST, en particulier à des redshifts élevés.

Scognamiglio et ses collaborateurs ont ainsi mesuré le cisaillement pour 108 galaxies par minute d'arc carrée dans chacune des bandes F115W et F150W de NIRSpec. Le catalogue final est constitué des sources uniques dans chaque bande, ainsi que de celles qui sont communes, pour lesquelles les deux estimations de cisaillement sont moyennées par galaxie, ce qui donne une densité effective de 129 galaxies par minute d'arc carrée. La disponibilité de mesures répétées dans deux bandes permet de réduire le bruit de comptage des photons lors de l'estimation du cisaillement, bien que la source dominante d'incertitude reste le bruit intrinsèque de forme.

Pour l'échantillon de galaxies dont la forme a été mesurée, on a un redshift médian zmed ≈ 1,15. À partir de cet ensemble de données, les chercheurs ont construit une carte détaillée de la masse dans la structure à grande échelle. Les régions plus lumineuses indiquent des lignes de visée avec une convergence de lentille plus élevée, qui est proportionnelle à la densité de matière sombre et lumineuse, multipliée par la fonction de sensibilité g(z) et projetée sur le ciel.

Les astrophysiciens utilisent une technique de filtrage multi-échelle qui identifie les structures à différentes échelles, définies comme des échelles spatiales en unités angulaires, correspondant à des tailles physiques dans le ciel. Cette technique leur permet d'identifier simultanément à la fois les petites caractéristiques, telles que les halos autour des groupes de galaxies de faible masse (~1013−1014 M) ou de grand redshift (z ≈ 1,1), ainsi que les structures filamentaires censées les relier.

La carte de convergence des lentilles gravitationnelles dérivée des données révèle la distribution projetée de la matière totale, sombre et baryonique. 15 amas de galaxies connus précédemment détectés avec XMM-Newton et Chandra grâce à leur émission de rayons X sont tous récupérés avec un rapport signal/bruit de détection supérieur à 3. Cela constitue une amélioration substantielle par rapport aux reconstructions antérieures basées sur les données de Hubble, qui n'avaient détecté que 8 de ces amas.

Au-delà des pics isolés, la carte de convergence basée sur les données de Webb révèle un réseau de caractéristiques étendues et de faible amplitude, qui relient les surdensités à l'échelle des amas. Ces structures retracent probablement les filaments de matière noire du réseau cosmique, trop diffus pour émettre un rayonnement X significatif ou héberger de grandes surdensités de galaxies. Leur détection est conforme aux prédictions de l'effondrement gravitationnel dans le modèle ΛCDM et reflète la sensibilité accrue de Webb aux composants diffus du champ de matière qui n'étaient pas résolus auparavant par Hubble. La comparaison avec les cartes de signification des surdensités de rayons X et de galaxies illustre le couplage entre la matière noire, le gaz chaud et les galaxies lumineuses.

Si certains pics de lentille gravitationnelle faible coïncident avec des régions à forte intensité de rayons X et à surdensité galactique significative, Scognamiglio  et ses collaborateurs identifient également des pics de masse sans contrepartie claire dans l'émission de rayons X projetée ou la distribution galactique, par exemple aux coordonnées (AD, déc) (150,21°, 2,06°) et (150,32°, 2,28°). Ces caractéristiques peuvent provenir de structures sous-lumineuses ou dominées par la matière noire, d'effets de projection provenant de multiples systèmes alignés le long de la ligne de visée, ou bien de concentrations de masse à des redshifts qui ne sont pas capturés de manière optimale par la pondération de la densité galactique.

Par rapport à Hubble, Webb offre une amélioration d'environ deux fois supérieure en termes de résolution angulaire, de densité des galaxies sources et de nombre de détections significatives de structures de lentille gravitationnelle. À z ≳ 0,7, la sensibilité de Webb en matière de lentille gravitationnelle dépasse celle de Hubble d'un facteur deux, et celle des principales études terrestres d'un facteur 10. Les structures à grande échelle de la matière noire et baryonique apparaissent  alignées conformément aux prévisions théoriques, et Webb permet de les révéler avec beaucoup plus de détails, s'étendant à des régions de faible densité et à des régimes de redshift plus élevés. Cette carte fournit une vue détaillée de l'échafaudage de matière noire qui sous-tend la formation des galaxies et sert de base à de futures études sur la structure cosmique, la rétroaction et l'évolution du champ de matière au fil du temps.

À l'avenir, la sensibilité accrue de Webb pour des redshifts 1 ≲ z ≲ 2 permettra des reconstructions tomographiques des environnements de matière noire des galaxies pendant le midi cosmique, l'époque où la formation stellaire atteint son apogée. De telles mesures, qui n'ont pas été tentées dans le cadre de cette étude, permettraient d'établir un lien direct entre la structure à grande échelle et l'évolution des galaxies, y compris les effets de la rétroaction des noyaux galactiques actifs, du refroidissement du gaz et de l'assemblage de la matière noire.

 

Source

An ultra-high-resolution map of (dark) matter

Diana Scognamiglio et al.

Nature Astroinomy (26 january 2026)

https://doi.org/10.1038/s41550-025-02763-9


Illustrations

1. Cartographie de la matière noire dans la zone étudiée (Scognamiglio et al.)

2. Cartographie de la matière noire dans la zone étudiée, en contours de densité (Scognamiglio et al.)

3. Diana Scognamiglio 

25/01/26

Solar Orbiter dévoile le processus de la naissance d'une éruption solaire majeure


La sonde Solar Orbiter de l'ESA a permis de découvrir qu'une éruption solaire est déclenchée par des perturbations initialement faibles qui s'intensifient rapidement. Un ensemble inédit d'observations réalisées grâce au travail complémentaire de quatre instruments de la sonde offrent l'image la plus complète jamais obtenue d'une éruption solaire. L'étude est parue dans Astronomy&Astrophysics.

Les éruptions solaires sont de puissantes explosions qui apparaissent à la surface du Soleil. Elles se produisent lorsque l'énergie stockée dans des champs magnétiques enchevêtrés est soudainement libérée par un processus appelé « reconnexion ». En quelques minutes, des lignes de champ magnétique entrecroisées de directions opposées se rompent puis se reconnectent. Ces lignes de champ nouvellement reconnectées peuvent rapidement chauffer et accélérer du plasma à des millions de degrés, et accélérer des particules à haute énergie, loin du site de reconnexion. Mais les mécanismes précis de la libération si rapide de cette quantité colossale d'énergie restaient jusqu'alors mal compris.

Presque toutes les grandes éruptions solaires (c’est-à-dire les événements de classe M et X, avec des flux de rayons X mous > 10⁻⁵ W m⁻² ) sont causées par une déstabilisation catastrophique d’un filament – ​​un tube de flux magnétique très torsadé et finement structuré, composé de gaz chromosphérique plus froid et plus dense, dans la couronne plus chaude et moins dense, à des températures de l’ordre du million de kelvins. On pense également que de telles éruptions de filaments provoquent des éruptions stellaires (Namekata et al. 2021). Mais les processus qui déstabilisent le tube de flux et les mécanismes de libération d'énergie magnétique au début d'une éruption solaire font l'objet d'un débat de longue date. Parmi les modèles importants figurent les processus magnétohydrodynamiques (MHD) tels que les instabilités de type "kink et tore" (Hood & Priest 1979 ;Török et al. 2004 ;Kliem & Török 2006 ), l'évasion magnétique (Antiochos et al. 1999 ), ou un processus dit de "coupe de la corde" (Moore et al. 2001).

Tous ces processus impliquent nécessairement une reconnexion à un stade donné de l'évolution de l'éruption, au cours de laquelle l'énergie magnétique est libérée et convertie en d'autres formes. Des observations antérieures en micro-ondes d'une grande éruption solaire ont révélé une décroissance rapide du champ magnétique coronal (d'environ 5 Gauss par seconde), que l'on suppose être causée par une diffusion magnétique turbulente. En raison des échelles spatiales intrinsèquement petites de quelques centaines de kilomètres et des échelles de temps rapides de quelques secondes sur lesquelles les processus magnétiques impulsifs sont observés dans la couronne, des observations coronales à haute résolution (spatiale et temporelle) sont cruciales pour capturer la dynamique magnétique, telle que tracée par les structures du plasma, et pour étudier divers aspects du processus d'éruption.

Lakshmi Pradeep Chitta (Institut Max Planck pour la recherche sur le système solaire) et ses collaborateurs rapportent aujourd'hui des observations coronales à haute résolution d'une éruption qui ont été réalisées par la mission Solar Orbiter. Ces observations de l'éruption solaire majeure de classe M7.7 datant du 30 septembre 2024 révèlent des événements de reconnexion magnétique sur des échelles de temps de quelques secondes tout au plus. Leurs observations dévoilent le moteur principal d'une éruption et soulignent le rôle crucial d'un mécanisme de libération d'énergie magnétique en avalanche.

Les images à haute résolution de l'instrument EUI (Extreme Ultraviolet Imager) de la sonde Solar Orbiter ont en effet permis de zoomer sur des structures de quelques centaines de kilomètres de diamètre seulement dans la couronne solaire, l'atmosphère externe du Soleil , et de capturer des changements toutes les deux secondes. Trois autres instruments – SPICE, STIX et PHI – ont analysé différentes profondeurs et régimes de température, de la couronne jusqu'à la surface visible du Soleil (ou photosphère). Ces observations ont notamment permis aux chercheurs d'observer la progression des événements qui ont conduit à l'éruption solaire qui a commencé aux alentours de 23h47 en temps universel (UT) ce 30 septembre 2024, sur une période d'environ 40 minutes.

Chitta et ses collaborateurs ont eu la chance inouïe d'observer les prémices de cette éruption solaire avec une si grande précision. Des observations aussi détaillées et à haute cadence d'une éruption ne sont généralement pas possibles, en raison des fenêtres d'observation limitées et de l'espace mémoire considérable que ces données occupent sur l'ordinateur de bord de la sonde. 

Cet ensemble inédit d'observations d'une éruption solaire de magnitude 7,7 par Solar Orbiter révèle une image complète du mécanisme central des phases de pré-éruption et d'impulsion, sous la forme d'une avalanche magnétique. Les chercheurs montrent que l'accélération des particules non thermiques est étroitement liée à la reconnexion magnétique au sein même du filament de flux magnétique. Dans la basse atmosphère, les signatures du transport d'énergie se manifestent par des amas de plasma qui se produisent en "pluie" sur une longue période, avant même la phase d'impulsion de l'éruption.

Selon les chercheurs, la combinaison de l'émergence d'un flux magnétique à travers l'atmosphère, de sa convergence et de son annulation près de la ligne d'inversion de polarité, couplée à des mouvements de cisaillement de surface, charge l'énergie magnétique dans un tube de flux magnétique contenant un filament, qui est finalement libéré sous forme d'éruption solaire par une instabilité. Et ces processus sont étroitement régis par des mouvements convectifs qui évoluent sur des échelles de temps de l'ordre de 10 minutes. Bien qu'ils ne puissent pas déterminer la distribution de la libération d'énergie magnétique au fil du temps (en raison du manque d'observations du champ magnétique coronal), ces nouvelles observations suggèrent que la reconnexion progresse sur des échelles de temps aussi courtes que 2 s.

En raison de l'important décalage temporel entre la convection de surface et la reconnexion atmosphérique, le moteur photosphérique et la région d'éruption coronale sont dynamiquement découplés. Malgré cela, les observations en UV et rayons X révèlent une progression claire des événements de reconnexion, initialement faibles, vers des événements progressivement plus énergétiques. Cette progression se manifeste également dans le tube de flux contenant le filament lui-même, où les signatures de reconnexion s'amorcent entre quelques brins vers 23h46 TU et se propagent rapidement à l'ensemble du filament en l'espace de deux minutes. Chitta et son équipe suggèrent donc que la libération d'énergie magnétique se produit par un processus de type "avalanche", et les observations montrent que ce processus est capable de générer un chauffage du plasma sur une large gamme de températures.

Des concepts simples d'avalanche ont déjà été invoqués pour expliquer la distribution statistique en loi de puissance des flux X d'un grand nombre d'éruptions. Un modèle MHD complet du comportement en avalanche montre comment l'instabilité et la reconnexion d'un filament magnétique (c'est-à-dire un minuscule tube de flux élémentaire) pourraient rendre instables les filaments voisins dans une avalanche MHD (Hood et al. 2016 ;Reid et al. 2023). Les observations de Chitta et al. sont cohérentes avec ce scénario. Elles révèlent comment les avalanches de reconnexion, se produisant dans différentes parties du système (le système de boucles complexes et le tube de flux principal en éruption) à différentes étapes, évoluent de manière cohérente pour produire les caractéristiques observées de l'éruption.

Ce mécanisme, mis en évidence par les observations de Solar Orbiter, offre ainsi une explication naturelle à l'universalité de la distribution en loi de puissance de l'énergie des éruptions dans les étoiles de la séquence principale. En conclusion, les auteurs suggèrent qu'une telle reconnexion rapide à petite échelle dans et autour du tube de flux éruptif peut également imiter les effets de la diffusion magnétique turbulente qui ont été décrit en 2020 par Fleishman et al.

Source

A magnetic avalanche as the central engine powering a solar flare

L. P. Chitta et al.

Astronomy&Astrophysics Volume 705 (21 January 2026)

https://doi.org/10.1051/0004-6361/202557253


Illustrations

1. L'éruption du 30 septembre 2024 imagée par Solar Orbiter (Chitta et al.)

2. Lakshmi Pradeep Chitta


16/01/26

Galaxies Little Red Dots : des trous noirs supermassifs en formation au sein de cocons de gaz


Depuis la mise en service du télescope spatial Webb, les petits points rouges apparaissant sur ses images intriguent les astrophysiciens du monde entier. On en avait encore parlé ici même fin novembre. Aujourd'hui, une équipe internationale de chercheurs expliquent finalement ce qui se cache dans ces objets : des petits trous noirs supermassifs entourés d’un cocon de gaz ionisé en train de grossir rapidement. L’étude est publiée dans Nature, qui en fait sa couverture cette semaine.

Les « Little Red Dots », comme on les a appelés apparaissent dans les images de Webb à une époque cosmique comprise entre quelques centaines de millions d'années, et un milliard d'années après le Big Bang. On n’en voit plus à une époque plus récente. Certains astrophysiciens ont avancé qu'il s'agissait de galaxies massives, produisant suffisamment d’étoiles pour que le télescope spatial Webb puisse les détecter 13 milliards d'années plus tard. Mais cette théorie ne cadrait pas avec le temps qu'il a fallu à ces galaxies pour évoluer après le Big Bang.

Mais après deux ans d'analyse continue des images contenant les points rouges, les chercheurs du Cosmic Dawn Centre de l'Institut Niels Bohr ont trouvé l'explication : des trous noirs supermassifs en formation. Ces objets présentent des propriétés inhabituelles, telles que des trous noirs surmassifs pour la taille de leurs galaxies hôtes ainsi que des émissions extrêmement faibles de rayons X et radio. Vadim Rusakov (université de Manchester et Institut Niels Bohr) et ses collaborateurs montrent ici que dans la plupart des objets étudiés avec les spectres infra rouge de Webb de la plus haute qualité, les raies sont élargies par la diffusion des électrons, avec un noyau étroit. Les données nécessitent des densités de colonne d'électrons très élevées et des tailles compactes (qui se comptent en jours-lumière). Ces caractéristiques spectrales, associées à la haute luminosité, ne peuvent s'expliquer que par l'accrétion de trous noirs supermassifs à la limite d’Eddington. Les noyaux intrinsèques étroits des raies impliquent des masses de trous noirs comprises entre 100 000 et 10 millions M⊙, ce qui est 100 fois inférieur aux estimations précédentes.

Il s'agit donc des trous noirs supermassifs de masse la plus faible connus à haut redshift. Et cela suggère donc l'existence d'une population de jeunes trous noirs supermassifs. Ils sont enveloppés dans un cocon dense de gaz ionisé produisant de larges raies. L'émission nébulaire provenant de ce cocon domine le spectre optique, expliquant la plupart des caractéristiques spectrales des LRD, y compris la faible émission radio et rayons X, d’après les chercheurs.

C'est ce rayonnement du disque d’accrétion vu à travers le cocon qui donne aux petits points rouges leur couleur rouge unique. Le cocon gazeux à haute densité retraite essentiellement tout le rayonnement du continuum de Lyman provenant de la source centrale, ce qui se traduit par des profondeurs optiques de la raie Lyman extrêmement élevées qui provoquent l'absorption dans les centres de certaines raies de Balmer. La majeure partie du flux ionisant provenant du voisinage proche du trou noir supermassif est donc émise par recombinaison, ce qui implique que l'émission de gaz nébulaire doit être la composante principale des spectres optiques et proche IR de ces sources, donnant lieu aux raies d'émission et aux continuums de Balmer, Paschen et He I, ainsi qu'aux continuums qui déterminent la forme spectrale.

Rusakov et ses collaborateurs notent également que les raies larges sont très symétriques dans tous les cas qu’ils ont enregistrés, contrairement aux quasars de type 1 qui présentent des asymétries des raies de Balmer dans jusqu'à un quart des cas, et que les profondeurs optiques déduites de la diffusion des électrons sont toutes proches de 1. Pour les auteurs, cela suggère trois choses :

(1) Il pourrait exister une population encore plus fortement obscurcie, supprimant l'émission de raies en raison de l'auto-absorption;

(2) La distribution du gaz est proche de la forme sphérique, sans grand angle d'ouverture, sinon la lumière s'échapperait préférentiellement le long des lignes de visée à plus faible densité de colonne et moins de diffusion. L'interprétation la plus évidente de ces faits est que le milieu de diffusion et le milieu d’émission sont plus ou moins le même matériau (quasi sphérique) qui émet et diffuse les raies larges dans ses régions internes.

Avec une densité radiale décroissante, les régions internes produisent beaucoup plus de flux que les régions externes, qui fournissent la majeure partie de l'opacité de diffusion. Cela est possible sans invoquer un rapport raie étroite/raie élargie extrême, comme cela a été récemment suggéré. L'absence de lignes de visée à faible densité de colonne peut s'expliquer par la faible métallicité des AGN à grand redshift, qui peut entraver un refroidissement efficace et donc conduire à un cocon de gaz ionisé plus lisse ;

(3) La physique de la recombinaison peut s'écarter du scénario standard en raison de profondeurs optiques Lyman très élevées, de sorte que des rapports Hα/Hβ élevés n'impliquent pas nécessairement une extinction de la poussière.

Une autre énigme de ces sources était leur faible taux d'accrétion déduit. Les premiers stades de la croissance des trous noirs nécessitent des taux d'accrétion élevés sur de longues périodes pour croître rapidement. Les masses de trous noirs plus faibles qui sont déduites ici résolvent cette énigme. Rusakov et al. calculent un rapport d'Eddington moyen proche de l'unité pour leurs sources notées de A à L, à l'exclusion des objets B et G, en supposant que la raie Hα représente quelques pourcents de la luminosité bolométrique. Comme leur échantillon est susceptible d'être biaisé en faveur des systèmes plus lumineux, ils notent que la majeure partie de la population pourrait se situer dans le régime des trous noirs de masse intermédiaire, avec des taux d'accrétion plus faibles et/ou une extinction de poussière plus importante.

Tous ces éléments permettent d'apporter une réponse à l'énigme des LRD/objets compacts à raies larges qui ont été découverts avec le télescope Webb. Il s'agit intrinsèquement de noyaux galactiques actifs à raies étroites, c'est-à-dire de jeunes trous noirs supermassifs de faible masse (de 105 à 107 M) en phase d'accrétion d'Eddington, et qui sont enfouis dans un épais cocon de gaz. Leurs taux d'accrétion élevés produisent d'abondantes émissions UV qui ionisent leur cocon de gaz et, en même temps, refroidissent et affaiblissent efficacement la couronne, supprimant ainsi leurs rayons X durs. Le gaz ionisé empêche la fuite des ondes radio et des rayons X, tout en retraitant la quasi-totalité du rayonnement Lyman en émission optique nébulaire, produisant les raies de Balmer élargies et les ruptures de continuum qui caractérisent le spectre classique en forme de V. Ce cocon de gaz ionisé à faible métallicité ne s'agglutine pas efficacement et présente une distribution régulière laissant peu de lignes de visée optiquement minces. La distribution des densités de colonne d'électrons et l'absence d'une population similaire d'AGN de faible masse et à forte accrétion suggèrent que nous observons peut-être la croissance globale des trous noirs supermassifs dans la phase où ils sont entourés d'une enveloppe gazeuse dense quasi sphérique, avant que les effets de la métallicité et les vents efficaces n'aient nettoyé leurs régions polaires et ouvert le cocon. La chrysalide donnant alors naissance au papillon quasar…


Source

Little red dots as young supermassive black holes in dense ionized cocoons

V. Rusakov, et al.

Nature volume 649, (14 january 2026)

https://doi.org/10.1038/s41586-025-09900-4


Illustrations

1. Exemple de Little Red Dots imagées par le télescope Webb (NASA JWST/Darach Watson)

2. Couverture de Nature cette semaine

3. Vadim Rusakov