Astronomie, Astrophysique, Astroparticules, Cosmologie. L'infini se contemple, indéfiniment. ISSN 2272-5768
27/12/25
Nouvelle estimation de l'épaisseur de la croûte de glace d'Europe
21/12/25
Après la supernova, après la kilonova : la superkilonova.
Le 18 août 2025, la collaboration LIGO–Virgo–KAGRA a détecté des ondes gravitationnelles issues de la fusion d'un système binaire d'étoiles à neutrons en dessous du seuil de masse classique. Au moins une des étoiles à neutrons avait une masse inférieure à celle du Soleil. Le Zwicky Transient Facility a cartographié la localisation approximative de cet événement et a découvert une source transitoire coïncidant spatialement et temporellement avec le déclenchement des ondes gravitationnelles. La première semaine de suivi a révélé des propriétés similaires à celles d'une kilonova de type GW170817. Mais les suivis ultérieurs suggèrent des propriétés plus proches de celles d'une jeune supernova de type IIb à enveloppe dépouillée. Une analyse approfondie montre qu'il pourrait s'agir en fait des deux, dans un nouveau processus qu'on appelle une superkilonova... L'étude est parue dans The Astrophysical Journal Letters.
14/12/25
Signes d'une évolution du fonctionnement des quasars dans l'histoire cosmique
Une équipe internationale d'astrophysiciens vient de publier dans les Monthly Notices of the Royal Astronomical Society des preuves convaincantes que la structure de la matière entourant les trous noirs supermassifs a changé au cours du temps cosmique, ce qui remet en cause un paradigme sur les quasars datant des années 1960.
Les quasars, identifiés pour la première fois au milieu des années 1960, sont les objets les plus brillants de l'univers. Ils sont alimentés par des trous noirs supermassifs : la matière, attirée par une gravité intense, s'enroule en spirale vers l'intérieur, formant une structure en forme de disque en rotation qui finit par plonger dans le trou noir en s'échauffant de manière extrême et émettant alors un flux électromagnétique considérable dans de nombreuses longueurs d'ondes, notamment des ultra-violets et des rayons X.
Ce disque est extrêmement chaud en raison de la friction entre les particules de matière qui gravitent autour du trou noir. Il produit 100 à 1 000 fois plus de lumière qu'une galaxie entière contenant 100 milliards d'étoiles, générant une lueur qui surpasse celle de sa galaxie hôte et de tout ce qu'elle contient.
On pense également que la lumière ultraviolette du disque est l'un des carburants de la lumière X beaucoup plus énergétique produite par les quasars : les rayons UV, en traversant l'espace proche du trou noir, sont impactés par des nuages de particules très énergétiques, une structure également connue sous le nom de couronne.
En diffusant sur ces particules énergétiques, les rayons ultraviolets voient leur énergie augmenter et devenir une lumière X intense. On parle de diffusion Compton inverse. Du fait de leur histoire commune, les émissions de rayons X et UV des quasars sont étroitement liées : une lumière ultraviolette plus intense correspond généralement à une intensité de rayons X plus forte. Cette corrélation, découverte il y a près de 50 ans, apporte des éclairages fondamentaux sur la géométrie et les conditions physiques de la matière à proximité des trous noirs supermassifs et fait l’objet de recherches intensives depuis des décennies.
Mais ce que viennent de découvrir Maria Chira (Observatoire d'Athènes) et ses collaborateurs remet en question l'universalité de cette corrélation. Ils montrent que lorsque l'univers était plus jeune – environ la moitié de son âge actuel – la corrélation entre les rayons X et la lumière ultraviolette des quasars était significativement différente de celle observée dans l'univers proche. Cette découverte suggère que les processus physiques reliant le disque d'accrétion et la couronne autour des trous noirs supermassifs ont pu évoluer au cours des 6,5 derniers milliards d'années de l'histoire cosmique. Ca remet donc en question notre compréhension de la façon dont les trous noirs supermassifs croissent et rayonnent via leur disque d'accrétion.
Chira et ses collaborateurs, ont exploité de nouvelles observations en rayons X du télescope spatial eROSITA et des données d'archives du télescope spatial XMM-Newton afin d'explorer la relation entre l'intensité des rayons X et ultraviolets d'un échantillon de quasars d'une ampleur sans précédent. Ils ont utilisé un vaste échantillon couvrant la quasi-totalité du ciel, en combinant le catalogue de quasars du Sloan Digital Sky Survey (16e édition) avec les données des deux télescopes X, ce qui donne 136 745 quasars à différents décalages vers le rouge. La couverture étendue et uniforme en rayons X du nouveau télescope eROSITA s'est avérée déterminante, permettant à l'équipe d'étudier des populations de quasars à une échelle jamais atteinte auparavant.
Les chercheurs observent une corrélation entre les flux UV (2500 Å) et X (2 keV), mais avec une normalisation à la limite inférieure des estimations précédentes. Contrairement à la plupart des résultats publiés, ils détectent une évolution douce mais systématique avec le décalage vers le rouge : la relation s'aplatit et sa dispersion intrinsèque diminue aux décalages vers le rouge plus élevés. L'évolution en fonction du décalage vers le rouge dépend de la luminosité : tandis que les quasars les plus lumineux présentent une évolution minimale, ceux dont la luminosité optique/UV est plus faible affichent des luminosités X systématiquement plus élevées avec l'augmentation du décalage vers le rouge. De plus, la dispersion intrinsèque de la corrélation diminue avec le décalage vers le rouge, conformément aux résultats antérieurs publiés.
L'évolution observée de la corrélation, si elle est d'ordre physique, suggère une modification des processus d'accrétion et de l'interaction entre les composantes fondamentales du flux d'accrétion au cours du temps cosmique. Chira et al. interprètent ce résultat dans le cadre du modèle de Dovčiak et al. (2022) et Kammoun et al. (2025). Dans ce contexte, le sens de l'évolution est compatible avec un disque de plus en plus dominé par la diffusion et une fraction plus importante de l'énergie dissipée qui est transférée à la couronne de rayons X. Cela pourrait indiquer une évolution en fonction du décalage vers le rouge de la correction bolométrique des rayons X.
Chira et ses collaborateurs montrent que l'évolution déduite est systématique et reste robuste pour tous les modèles complémentaires utilisés dans leur étude, et les observations privilégient le modèle de leur analyse où la pente et la normalisation de la corrélation dépendent du décalage vers le rouge. Des observations plus profondes en rayons X et UV seront néanmoins nécessaires pour confirmer ces tendances en étendant l'analyse à des quasars plus faibles.
Enfin, la taille de l'échantillon a permis aux chercheurs d'étudier les dépendances potentielles de la corrélation vis-à-vis des propriétés physiques des quasars. Ils n'ont trouvé aucune preuve d'une dépendance à la masse du trou noir. Ils ont mené une analyse détaillée de la dépendance de la corrélation à la puissance d'accrétion, qui est paramétrée par le rapport d'Eddington, telle que prédite par plusieurs modèles d'accrétion récents. Leurs résultats indiquent que cette dépendance est faible. Inversement, Chira et ses collaborateurs proposent que des modèles physiques robustes, associés à de grands échantillons comme celui présenté ici, soient utilisés pour évaluer les incertitudes systématiques sur les paramètres physiques des trous noirs, telles que les estimations de la masse virielle des trous noirs.
L'ensemble des relevés du ciel entier effectués par eROSITA permettra bientôt aux astronomes d'explorer des quasars encore plus faibles et plus distants. Les analyses futures, exploitant ces données ainsi que les relevés de rayons X et multi-longueurs d'onde de nouvelle génération, permettront de déterminer si l'évolution observée reflète un véritable changement physique ou simplement des effets de sélection. Ces études permettront de mieux comprendre comment les trous noirs supermassifs alimentent les objets les plus lumineux de l'univers, et comment leur comportement a évolué au cours du temps cosmique.
L'universalité de la relation entre les rayonnements ultraviolets et les rayons X sous-tend certaines méthodes qui utilisent les quasars comme « chandelles standard » pour mesurer la géométrie de l'univers et, à terme, sonder la nature de la matière noire et de l'énergie sombre. Ce nouveau résultat souligne la nécessité de la prudence, démontrant que l'hypothèse d'une structure immuable des trous noirs au cours du temps cosmique doit être rigoureusement réexaminée.
Source
Revisiting the X-ray-to-UV relation of quasars in the era of all-sky surveys
Maria Chira et al.
Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, Volume 545, Issue 1 (11 December 2025)
https://doi.org/10.1093/mnras/staf1905
Illustrations
1. Corrélation entre la luminosité UV et la la luminosité X pour différentes valeurs de redshift z. (Chira et al.)
2. Maria Chira
11/12/25
Détection d'un sursaut gamma durant plus de 7 heures !
Le 2 juillet 2025 a eu lieu un événement extraordinaire : un sursaut gamma a été détecté sur une durée de près de 7h d'affilée ! La plupart des sursauts gamma (GRB) de longue durée ne durent au maximum que quelques minutes. Il est probable que cet événement sans précédent annonce un nouveau type d'explosion stellaire. Selon les astrophysiciens, la meilleure explication de cette explosion est qu'un trou noir a englouti une étoile, mais ils ne s'accordent pas sur la manière dont cela s'est produit et d’autres hypothèses restent valides. Une série d’articles consacrés à GRB 250702 sont parus ou à paraître, dont celui décrivant l’émission de rayons gamma, paru dans Monthly Notices of the Royal Astronomical Society.
Détectés en moyenne une fois par jour, les sursauts gamma peuvent apparaître n'importe où dans le ciel sans avertissement. Il s'agit d'événements très lointains, l'exemple le plus proche connu ayant eu lieu à plus de 100 millions d'années-lumière. GRB 250702 a été détecté par de multiples instruments en orbite : tout d’abord le télescope spatial Fermi puis par le télescope Swift, ainsi que par l'instrument russe Konus de la mission Wind, mais aussi par le spectromètre gamma et neutronique de Psyche — la sonde spatiale de la NASA actuellement en route vers l'astéroïde 16 Psyche — et enfin par l'instrument japonais MAXI (Monitor of All-sky X-ray Image) de la Station spatiale internationale. Le télescope à rayons X à grand champ de la sonde chinoise Einstein Probe a également détecté le sursaut en rayons X et a montré qu'un signal était présent la veille. Le sursaut a duré si longtemps qu'aucun moniteur à haute énergie dans l'espace ne pouvait l'observer dans son intégralité. Ce n'est que grâce à la puissance combinée de plusieurs détecteurs spatiaux que les chercheurs ont pu suivre l’ampleur du phénomène.
La bouffée initiale de rayons gamma du 2 juillet a duré au moins 7 heures, soit près de deux fois plus longtemps que le plus long sursaut gamma jamais observé auparavant, et elle comporte d'autres propriétés inhabituelles. La durée record de l'explosion de GRB 250702B, la place dans une catégorie à part. Sur les quelque 15 000 GRB observés depuis que le phénomène a été reconnu pour la première fois en 1973, seule une demi-douzaine s'en approche. La plupart des sursauts durent de quelques millisecondes à quelques minutes et se forment de deux manières, soit par la fusion de deux étoiles à neutrons, soit par l'effondrement d'une étoile massive une fois que son cœur est à court de combustible. Dans les deux cas il se forme un trou noir. Une partie de la matière tombant vers le trou noir est ensuite canalisée en jets de particules compacts qui s'échappent à une vitesse proche de celle de la lumière, créant des rayons gamma au passage. Mais aucun de ces deux types d’événements ne peut facilement créer des jets capables de se propager pendant plusieurs jours, ce qui explique pourquoi GRB 250702B pose un casse-tête unique.
La première localisation précise a été obtenue le 3 juillet, lorsque le télescope à rayons X Swift a imagé le sursaut dans la constellation du Bouclier, près du plan poussiéreux et encombré de notre galaxie. Compte tenu de cet emplacement et de la détection des rayons X la veille, les astronomes se sont d’abord demandé si cet événement pouvait être un type différent d'explosion provenant d'un endroit situé dans notre propre galaxie. Mais les images provenant de certains des plus grands télescopes de la planète, notamment ceux des observatoires Keck et Gemini à Hawaï et du VLT (Very Large Telescope), ont laissé entrevoir la présence d'une galaxie à cet endroit. Les astronomes se sont donc tournés vers le télescope spatial Hubble de la NASA pour obtenir une image plus nette.
Les données du Hubble ne sont pas très bien résolues et elles pourraient montrer soit deux galaxies en fusion, soit une galaxie avec une grosse bande sombre de poussière divisant le noyau en deux parties. Qu’à cela ne tienne, les astrophysiciens se sont donc empressés de demander du temps d’observation avec le télescope Webb. Et les images obtenues avec l'instrument NIRcam permettent de voir très clairement que le sursaut a brillé à travers une bande de poussière qui s'étend à travers la galaxie.
Et puis fin août, une équipe dirigée par Benjamin Gompertz de l'université de Birmingham a utilisé l'instrument NIRSpec de Webb et le VLT pour déterminer la distance de la galaxie et d'autres propriétés. La galaxie se situe à une distance de 8 milliards d’années.
Une étude approfondie de la lumière X suivant le sursaut principal a utilisé les observations de Swift, ainsi que de Chandra et de NuSTAR (Nuclear Spectroscopic Telescope Array). Les données de Swift et NuSTAR ont révélé des éruptions rapides survenant jusqu'à deux jours après la découverte du sursaut.
Les astrophysiciens estiment que l'accrétion continue de matière par le trou noir a alimenté un flux sortant qui a produit ces éruptions, mais aussi que le processus s'est poursuivi bien plus longtemps que ce qui est possible dans les modèles GRB standard. Les éruptions tardives de rayons X montrent que la source d'énergie de l'explosion a refusé de s'éteindre, ce qui signifie que le trou noir a continué à s'alimenter pendant au moins quelques jours après l'éruption initiale.
En revanche, les données des télescopes Fermi et Swift indiquent un GRB typique, bien que d'une durée très inhabituelle. Les observations spectroscopiques de Webb n'ont pas détecté d'explosion de supernova, qui accompagne généralement un GRB résultant de l'effondrement d'une étoile, bien qu'elle ait pu être masquée par la poussière et la distance. On l’a dit, Einstein Probe a détecté des rayons X un jour avant le sursaut gamma, tandis que NuSTAR a enregistré des sursauts de rayons X jusqu'à deux jours après, ce qui n'est pas du tout typique des GRB.
De plus, une étude détaillée menée par Jonathan Carney (université de Caroline du Nord) et ses collaborateurs, montre que la galaxie hôte est très différente des galaxies généralement petites qui abritent la plupart des GRB résultant d'un effondrement stellaire. Cette galaxie a une masse plus de deux fois supérieure à celle de notre galaxie.
Dans les deux scénarios les plus discutés par les astrophysiciens pour expliquer les caractéristiques de GRB 250702B, un trou noir aurait englouti une étoile en environ un jour.
Le premier scénario fait appel à un trou noir de masse intermédiaire, d'une masse de quelques milliers de masses solaires. Une étoile s'approche trop près, est étirée le long de son orbite par les forces gravitationnelles et est rapidement consommée par le trou noir, un événement de disruption par marée, mais causé par un trou noir de masse intermédiaire. Le second scénario fait quant à lui intervenir un petit trou noir, de masse stellaire, qui aurait été absorbé dans une étoile et l’aurait avalé rapidement.
C’est le second scénario qui est privilégié par Eliza Neights (université George Washington) et ses collaborateurs car, si ce sursaut est similaire aux autres, la masse du trou noir doit nécessairement être plus proche de celle du Soleil. Leur modèle envisage un trou noir d'une masse environ trois masses solaires, avec un horizon des événements de seulement 18 kilomètres de diamètre, en orbite autour d'une étoile compagne avec laquelle il fusionne. L'étoile a une masse similaire à celle du trou noir, mais elle serait beaucoup plus petite que le Soleil. En effet, son atmosphère d'hydrogène aurait été presque entièrement dépouillée, ne laissant que son noyau dense d'hélium, formant un objet qu’on appelle une étoile d'hélium.
Dans les deux cas, la matière de l'étoile s'écoule d'abord vers le trou noir et s'accumule dans un vaste disque, à partir duquel le gaz effectue sa plongée finale dans le trou noir. À un certain moment de ce processus, le système commence à briller intensément en rayons X. Puis, à mesure que le trou noir consume rapidement la matière de l'étoile, des jets de particules et des rayons gamma sont émis vers l'extérieur.Le modèle d'étoile à hélium fait une prédiction unique : une fois que le trou noir est totalement immergé dans le corps principal de l'étoile, la dévorant de l'intérieur, l'énergie qu'il libère fait exploser l'étoile et alimente une supernova.
Malheureusement, cette explosion s'est produite derrière d'énormes quantités de poussière, ce qui signifie que même la puissance du télescope Webb n'a pas suffi pour voir la supernova attendue. Les preuves irréfutables permettant d'expliquer ce qui s'est passé le 2 juillet devront attendre de futurs événements, mais GRB 250702B a déjà fourni de nouvelles informations sur les GRB les plus longs, en grande partie grâce à la surveillance constante de la flotte d'observatoires et d'instruments en orbite.
Source
GRB 250702B: Discovery of a Gamma-Ray Burst from a Black Hole Falling into a Star
Eliza Neights et al.
Monthly Notices of the Royal Astronomical Society (14 novembre 2025)
https://doi.org/10.1093/mnras/staf2019
Illustrations
1. Image de la galaxie hôte de GRB 250702B par le télescope Webb (Neights et al.)
2. Vue d'artiste de GRB 250702B (NOIRLab/NSF/AURA/M. Garlick)
3. Eliza Neights
06/12/25
Les mégaconstellations de satellites menacent aussi l'astronomie spatiale
Depuis la nuit des temps, l'humanité lève les yeux vers le ciel pour s'interroger sur sa place dans l'univers et comprendre le sens de son existence. Mais ce n'est qu'au cours des 70 dernières années que des instruments ont commencé à fonctionner au-delà de l'atmosphère de la Terre, principalement en orbite basse, à moins de 2 000 kilomètres d'altitude. Le télescope spatial Hubble est depuis 35 ans l'une des entreprises les plus réussies de l'humanité dans l'espace orbital. Mais Hubble, qui orbite à environ 500 km d'altitude, partage désormais cette orbite avec des milliers de satellites de télécommunications, dont la plupart ont été lancés au cours des cinq dernières années. De ce fait, 4,3 % des images prises par Hubble entre 2018 et 2021 présentent des traînées de satellites...
Et beaucoup de choses ont changé depuis 2021, année où l'on comptait environ 8 000 satellites actifs. On en dénombre aujourd'hui plus de 13000, sans compter les débris et les satellites hors service. Jusqu'en 2019, la plus grande constellation de satellites artificiels était le système Iridium, composé de 75 engins spatiaux en orbite terrestre basse (LEO) à des altitudes comprises entre environ 630 et 780 km. Les émissions radio dans la bande 1 621–1 628 MHz des satellites Iridium ont été parmi les premières sources de pollution électromagnétique spatiale à être prises en compte par les chaînes de traitement des données des observatoires terrestres. Mais ces dernières années, le nombre de satellites a explosé grâce à la réduction du coût par kilogramme de charges utiles lancées en orbite terrestre basse. Le nombre de satellites artificiels a connu une croissance exponentielle depuis 2020. Durant cette période, les propositions de satellites de télécommunications soumises à la Commission fédérale des communications (FCC) des États-Unis et à l'Union internationale des télécommunications (UIT) ont été multipliées par 100.
Les lancements devraient être encore plus accessibles à l'avenir grâce à l'arrivée des lanceurs super-lourds de nouvelle génération (Space Launch System, New Glenn, Starship et Longue Marche 9), qui devrait réduire encore les coûts de lancement et accroître la capacité de déployer davantage de satellites sur des orbites encore plus élevées. Si toutes les demandes d'autorisation auprès de la FCC aboutissent à des lancements, la Terre compterait un demi-million de satellites artificiels en orbite d'ici la fin des années 2030.
Les premières observations des satellites Starlink en 2019 ont révélé que la lumière réfléchie par ces merdes spatiales était facilement visible à l'œil nu, perturbant les observatoires terrestres sur l'ensemble des longueurs d'onde. Leurs positions apparentes dans le ciel changeant, ils laissent une trace lumineuse sur les images astronomiques, appelée "traînée". Le passage d'une traînée de satellite sur un objet d'observation (une galaxie par exemple) peut rendre l'observation totalement inutilisable. Même si la traînée ne touche pas la galaie sur l'image, elle peut générer un gradient de lumière de fond (lumière diffusée) et augmenter le bruit photonique. Pour les télescopes terrestres à grand champ de nouvelle génération, tels que l'observatoire Vera Rubin, des études conservatrices supposant des constellations de 26 000 à 48 000 satellites (nettement moins que celles proposées actuellement), prévoyaient que 20 % des images à minuit présenteront des traînées de satellites et que 30 à 80 % de toutes les expositions obtenues au début et en fin de la nuit seront affectées.
Les satellites en orbite basse (LEO) sont détectés grâce à la lumière solaire réfléchie et sont donc principalement visibles juste après le coucher du soleil et avant son lever. Ils émettent également un rayonnement infrarouge thermique et des ondes radio. La plupart des efforts d'atténuation ont porté sur la réduction de leur luminosité par des modifications de leur conception et de leur orientation, afin de les rendre indétectables à l'œil nu (magnitude ≈ 6–7). La magnitude apparente typique des satellites Starlink de première génération était de 5,1 ± 1,1. Mais les revêtements sombres et les systèmes de blocage optique se sont révélés inefficaces pour réduire la présence de traînées de satellites dans les images astronomiques, n'entraînant qu'une légère diminution de la magnitude optique (de 4,6 à 5,9 pour VisorSat et à 6 pour DarkSat). Si ces systèmes réduisent l'impact visuel pour les observateurs à l'œil nu, les satellites restent très brillants pour les observatoires astronomiques. De fait, les satellites Direct to Cell (DTC) récemment lancés en orbite possèdent des panneaux solaires et un châssis bien plus grands (125 m² contre 26 m² ) et sont beaucoup plus brillants que les satellites internet classiques (jusqu'à une magnitude visible ≈ 0–1, contre 4–6 pour les satellites traditionnels), malgré leurs orbites plus basses et donc des transits plus rapides. Et les satellites ultra-brillants, tels que BlueWalker 3, ont une magnitude comparable à celle des étoiles les plus brillantes du ciel...
Pour comprendre l'impact des satellites non plus sur les télescopes terrestres, mais sur les télescopes spatiaux, Alejandro Borlaff (NASA Ames Research Center) et ses collègues ont utilisé une base de données publique de satellites artificiels et de leurs orbites afin de simuler différents scénarios de population satellitaire future. La taille de ces populations varie de 10 000 satellites seulement – moins que la population actuelle – à un million, soit approximativement le nombre de satellites que les entreprises du monde entier ont déclaré vouloir lancer auprès de l'Union internationale des télécommunications (UIT).
Malgré ces données, la prédiction des populations satellitaires futures est encore très incertaine, car il est peu probable que tous les satellites déclarés soient lancés. Les auteurs estiment à 560 000 le nombre de satellites prévus : cela correspond approximativement au nombre de satellites figurant dans la base de données des « méga-constellations » prévues.
Les chercheurs ont sélectionné aléatoirement des images d'archives prises par le télescope spatial Hubble entre 2023 et 2024 et ont calculé le nombre de satellites de leur modèle qui auraient traversé le champ de vision du télescope lors de la prise de chaque image. Leurs résultats montrent que, avec 560 000 satellites, près de 40 % des images de Hubble auraient montré la traînée d'au moins un satellite !
De plus, Borlaff et ses collaborateurs montrent que, dans un avenir où tous les satellites de leur modèle seraient lancés, les images exemptes de contamination par les satellites seraient très rares pour SPHEREx, télescope infrarouge lancé en mars dernier et orbitant à environ 700 kilomètres d'altitude : plus de 96 % des images capturées par cet observatoire spatial présenteraient au moins une traînée. Les auteurs ont également étudié deux autres futurs télescopes spatiaux en orbite terrestre basse : Xuntian, télescope chinois prévu en 2026 et ARRAKIHS, télescope européen prévu en 2030. Les résultats sont tout aussi effarants. Le nombre moyen attendu de traînées de satellites par exposition dans ce scénario est d'environ 2 pour Hubble, 6 pour SPHEREx, 70 pour ARRAKIHS et 90 pour Xuntian !
Pour quantifier les impacts scientifiques qui en résultent, il est également nécessaire de comprendre la luminosité de ces satellites. Modéliser cette luminosité est complexe, car les satellites contiennent de nombreux petits éléments brillants ; l’angle d’incidence du Soleil sur eux varie constamment ; et ils peuvent manœuvrer activement. Même si tous ces paramètres peuvent être modélisés avec précision, les entreprises satellitaires ne divulguent généralement pas leurs plans ni leurs états opérationnels.
Néanmoins, Borlaff et ses collègues font des hypothèses simplificatrices raisonnables et concluent que la luminosité de ces traînées serait plusieurs ordres de grandeur supérieure au minimum détectable. Outre la lumière solaire directe, les satellites peuvent être éclairés par la lumière réfléchie par la Terre et la Lune. Bien que leur luminosité soit environ quatre fois moindre lorsqu'ils sont éclairés par ces sources indirectes, la lumière qu'ils réfléchissent contribue néanmoins de manière non négligeable à la contamination des télescopes. Il est également important de noter que ces évaluations ne tiennent pas compte d'une catégorie de satellites en projet, conçus pour être hautement réfléchissants et fournir de la « lumière solaire à la demande », une pure catastrophe....
Les recommandations existantes pour faire face à cette menace des constellations de satellites préconisent des modifications des satellites pour les rendre plus sombres aux yeux des observateurs, le partage de positions et de trajectoires satellitaires précises, l’utilisation de modèles et d’expériences en laboratoire pour mieux comprendre la réflexion de la lumière par les satellites et le soutien à un réseau d’observateurs pour caractériser les interférences satellitaires.
Mais cela semble bien faible face à une mégaindustrie. Borlaff et ses collaborateurs proposent trois autres préconisations, qui concernent plus particulièrement les télescopes spatiaux : la prévention, l’évitement et la correction. La prévention est liée à l’altitude orbitale ; en effet, si les satellites des constellations orbitaient sous les télescopes spatiaux, le problème des traînées lumineuses serait en grande partie résolu. A noter que les orbites basses constituent également une stratégie d’atténuation relativement efficace pour les relevés optiques utilisant de grands miroirs collecteurs de lumière, comme l’observatoire Vera Rubin au Chili.
L'évitement et la correction des interférences sont essentiels pour les télescopes terrestres et spatiaux, ce qui nécessite une archive ouverte des orbites et trajectoires actuelles et historiques de tous les objets artificiels en orbite terrestre. Le Centre de l'Union astronomique internationale pour la protection du ciel sombre travaille actuellement à la mise en place d'un tel service grâce à l'outil de prédiction de la position des satellites SatChecker. SatChecker utilise actuellement un format de données qui permet de connaître les orbites des satellites avec une précision de 1 km. Mais pour les télescopes spatiaux, les orbites des satellites doivent être connues avec une précision de 3,5 centimètres, car les satellites à l'origine des traînées lumineuses passent beaucoup plus près des observatoires spatiaux que des observatoires terrestres.
Même si toutes ces stratégies d'atténuation étaient mises en œuvre, notre ciel serait fondamentalement transformé. Et ce, sans même parler de la pollution atmosphérique induite ( le dépôt de grandes quantités d'aluminium dans l'atmosphère terrestre pourrait créer un nouveau trou dans la couche d'ozone), et des impacts de débris orbitaux (les risques de collision augmentent exponentiellement avec la croissance du nombre d'objets en orbite).
Nous assistons à l'aube d'une nouvelle ère d'exploitation industrielle massive de l'orbite terrestre basse avec une augmentation prévue de 20 à 100 fois du nombre de satellites artificiels. Les résultats d'Alejandro Borlaff et ses collaborateurs démontrent que, contrairement à une idée répandue, les télescopes spatiaux ne sont pas à l'abri de la pollution lumineuse due aux satellites artificiels. Des dizaines voire des centaines de traînées de satellites apparaîtront sur les images astronomiques capturées par les télescopes spatiaux en LEO si les constellations de satellites annoncées deviennent opérationnelles.
La meilleure mitigation de cet avenir sombre (sic) pour l'astronomie reste l'arrêt immédiat de cette folle entreprise de mégaconstellations.
Source
Satellite megaconstellations will threaten space-based astronomy
Alejandro Borlaff et al.
Nature volume 648(3 december 2025)
https://doi.org/10.1038/s41586-025-09759-5
Illustrations
1. Images simulées des télescopes spatiaux Hubble, SPHEREx, ARRAKIHS et Xuntian (Borlaff et al.)
2. Positions en altitude des télescopes spatiaux étudiés et des constellations de satellites prévues (Borlaff et al.)
3. Nombre moyen de traînées de satellites par exposition en fonction de la population de satellites artificiels en orbite terrestre pour les quatre télescopes étudiés [échelles logarithmiques!] (Borlaff et al.)
4. Alejandro Borlaff










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