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14/12/25

Signes d'une évolution du fonctionnement des quasars dans l'histoire cosmique


Une équipe internationale d'astrophysiciens vient de publier dans les Monthly Notices of the Royal Astronomical Society des preuves convaincantes que la structure de la matière entourant les trous noirs supermassifs a changé au cours du temps cosmique, ce qui remet en cause un paradigme sur les quasars datant des années 1960.

Les quasars, identifiés pour la première fois au milieu des années 1960, sont les objets les plus brillants de l'univers. Ils sont alimentés par des trous noirs supermassifs : la matière, attirée par une gravité intense, s'enroule en spirale vers l'intérieur, formant une structure en forme de disque en rotation qui finit par plonger dans le trou noir en s'échauffant de manière extrême et  émettant alors un flux électromagnétique considérable dans de nombreuses longueurs d'ondes, notamment des ultra-violets et des rayons X.

Ce disque est extrêmement chaud en raison de la friction entre les particules de matière qui gravitent autour du trou noir. Il produit 100 à 1 000 fois plus de lumière qu'une galaxie entière contenant 100 milliards d'étoiles, générant une lueur qui surpasse celle de sa galaxie hôte et de tout ce qu'elle contient.

On pense également que la lumière ultraviolette du disque est l'un des carburants de la lumière X beaucoup plus énergétique produite par les quasars : les rayons UV, en traversant l'espace proche du trou noir, sont impactés par des nuages ​​de particules très énergétiques, une structure également connue sous le nom de couronne.

En diffusant sur ces particules énergétiques, les rayons ultraviolets voient leur énergie augmenter et devenir une lumière X intense. On parle de diffusion Compton inverse. Du fait de leur histoire commune, les émissions de rayons X et UV des quasars sont étroitement liées : une lumière ultraviolette plus intense correspond généralement à une intensité de rayons X plus forte. Cette corrélation, découverte il y a près de 50 ans, apporte des éclairages fondamentaux sur la géométrie et les conditions physiques de la matière à proximité des trous noirs supermassifs et fait l’objet de recherches intensives depuis des décennies.

Mais ce que viennent de découvrir Maria Chira (Observatoire d'Athènes) et ses collaborateurs remet en question l'universalité de cette corrélation. Ils montrent que lorsque l'univers était plus jeune – environ la moitié de son âge actuel – la corrélation entre les rayons X et la lumière ultraviolette des quasars était significativement différente de celle observée dans l'univers proche. Cette découverte suggère que les processus physiques reliant le disque d'accrétion et la couronne autour des trous noirs supermassifs ont pu évoluer au cours des 6,5 derniers milliards d'années de l'histoire cosmique. Ca remet donc en question notre compréhension de la façon dont les trous noirs supermassifs croissent et rayonnent via leur disque d'accrétion.

Chira et ses collaborateurs, ont exploité de nouvelles observations en rayons X du télescope spatial eROSITA et des données d'archives du télescope spatial XMM-Newton afin d'explorer la relation entre l'intensité des rayons X et ultraviolets d'un échantillon de quasars d'une ampleur sans précédent. Ils ont utilisé un vaste échantillon couvrant la quasi-totalité du ciel, en combinant le catalogue de quasars du Sloan Digital Sky Survey (16e édition) avec les données des deux télescopes X, ce qui donne 136 745 quasars à différents décalages vers le rouge. La couverture étendue et uniforme en rayons X du nouveau télescope eROSITA s'est avérée déterminante, permettant à l'équipe d'étudier des populations de quasars à une échelle jamais atteinte auparavant.

Les chercheurs observent une corrélation entre les flux UV (2500 Å) et X (2 keV), mais avec une normalisation à la limite inférieure des estimations précédentes. Contrairement à la plupart des résultats publiés, ils détectent une évolution douce mais systématique avec le décalage vers le rouge : la relation s'aplatit et sa dispersion intrinsèque diminue aux décalages vers le rouge plus élevés. L'évolution en fonction du décalage vers le rouge dépend de la luminosité : tandis que les quasars les plus lumineux présentent une évolution minimale, ceux dont la luminosité optique/UV est plus faible affichent des luminosités X systématiquement plus élevées avec l'augmentation du décalage vers le rouge. De plus, la dispersion intrinsèque de la corrélation diminue avec le décalage vers le rouge, conformément aux résultats antérieurs publiés.

L'évolution observée de la corrélation, si elle est d'ordre physique, suggère une modification des processus d'accrétion et de l'interaction entre les composantes fondamentales du flux d'accrétion au cours du temps cosmique. Chira et al. interprètent ce résultat dans le cadre du modèle de Dovčiak et al. (2022) et Kammoun et al. (2025). Dans ce contexte, le sens de l'évolution est compatible avec un disque de plus en plus dominé par la diffusion et une fraction plus importante de l'énergie dissipée qui est transférée à la couronne de rayons X. Cela pourrait indiquer une évolution en fonction du décalage vers le rouge de la correction bolométrique des rayons X.

Chira et ses collaborateurs montrent que l'évolution déduite est systématique et reste robuste pour tous les modèles complémentaires utilisés dans leur étude, et les observations privilégient le modèle de leur analyse où la pente et la normalisation de la corrélation dépendent du décalage vers le rouge. Des observations plus profondes en rayons X et UV seront néanmoins nécessaires pour confirmer ces tendances en étendant l'analyse à des quasars plus faibles.

Enfin, la taille de l'échantillon a permis aux chercheurs d'étudier les dépendances potentielles de la corrélation vis-à-vis des propriétés physiques des quasars. Ils n'ont trouvé aucune preuve d'une dépendance à la masse du trou noir. Ils ont mené une analyse détaillée de la dépendance de la corrélation à la puissance d'accrétion, qui est paramétrée par le rapport d'Eddington, telle que prédite par plusieurs modèles d'accrétion récents. Leurs résultats indiquent que cette dépendance est faible. Inversement, Chira et ses collaborateurs proposent que des modèles physiques robustes, associés à de grands échantillons comme celui présenté ici, soient utilisés pour évaluer les incertitudes systématiques sur les paramètres physiques des trous noirs, telles que les estimations de la masse virielle des trous noirs.

L'ensemble des relevés du ciel entier effectués par eROSITA permettra bientôt aux astronomes d'explorer des quasars encore plus faibles et plus distants. Les analyses futures, exploitant ces données ainsi que les relevés de rayons X et multi-longueurs d'onde de nouvelle génération, permettront de déterminer si l'évolution observée reflète un véritable changement physique ou simplement des effets de sélection. Ces études permettront de mieux comprendre comment les trous noirs supermassifs alimentent les objets les plus lumineux de l'univers, et comment leur comportement a évolué au cours du temps cosmique.

L'universalité de la relation entre les rayonnements ultraviolets et les rayons X sous-tend certaines méthodes qui utilisent les quasars comme « chandelles standard » pour mesurer la géométrie de l'univers et, à terme, sonder la nature de la matière noire et de l'énergie sombre. Ce nouveau résultat souligne la nécessité de la prudence, démontrant que l'hypothèse d'une structure immuable des trous noirs au cours du temps cosmique doit être rigoureusement réexaminée.


Source

Revisiting the X-ray-to-UV relation of quasars in the era of all-sky surveys

Maria Chira et al.

Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, Volume 545, Issue 1 (11 December 2025)

https://doi.org/10.1093/mnras/staf1905


Illustrations

1. Corrélation entre la luminosité UV et la la luminosité X pour différentes valeurs de redshift z. (Chira et al.)

2. Maria Chira 


25/06/20

Une possible émission électromagnétique associée à la fusion de trous noirs stellaires


Voilà encore une étude très intéressante qui lorgne du côté des fusions de trous noirs. Cette fois-ci, il s'agit de l'apparition d'un signal électromagnétique qui serait associé à la coalescence de deux gros trous noirs stellaires. Cette fusion aurait produit un rayonnement électromagnétique caractéristique à cause de l'endroit où elle aurait eu lieu : au sein du disque d'accrétion d'un trou noir supermassif niché au coeur d'un quasar... L'étude vient de paraître dans Physical Review Letters.


07/04/19

Le noyau actif de Cygnus A révèle un épais tore de matière


Cygnus A est l'une des galaxies à noyau actif les plus brillantes en ondes radio dans notre Univers observable. Une étude détaillée de cette émission radio vient de montrer pour la première fois sans équivoque la présence d'un tore de matière à forte absorption entourant le trou noir supermassif central, de quoi valider le modèle commun des galaxies à noyau actif qui explique le lien entre quasars, blazars et galaxies de Seyfert (radiogalaxies) : une différence purement géométrique liée à l'angle de vue auquel on les regarde...




13/03/18

Observation de près de 200 proto-amas de galaxies il y a 12 milliards d'années


Des astrophysiciens japonais viennent de découvrir près de 200 proto-amas de galaxies dans l'Univers d'il y a 12 milliards d'années. Le nombre de ces progéniteurs d'amas de galaxies connus est ainsi multiplié par 10 d'un seul coup. Les chercheurs trouvent aussi des choses intéressantes sur les quasars dans ces proto-amas.




11/03/17

Sgr A* à l'origine des bulles de Fermi il y a 6 millions d'années


En août 2016, je vous racontais la découverte de l'activité passée de Sgr A*, le trou noir supermassif de notre galaxie qui aurait été actif il y a 6 millions d'années. Une nouvelle étude vient aujourd'hui confirmer cette découverte par une méthode très différente et montre que les "bulles de Fermi" s'étendant de part et d'autre du disque galactique ne sont autres que les résidus des jets de matière du trou noir.




17/05/15

Découverte d'un groupe de 4 quasars rapprochés

La recherche astronomique est ponctuée de découvertes surprenantes, qui parfois impliquent de repenser entièrement certaines théories. C'est encore à une telle découverte que nous venons d'assister, avec la découverte d'un groupe de quatre quasars côte à côte...


Les quasars sont des galaxies actives dont le trou noir central est en train d'absorber de très grandes quantités de gaz. Cela produit un échauffement très fort du disque de matière tournant autour du trou noir, le rendant extrêmement brillant, plus brillant que plusieurs milliers de milliards d'étoiles, ce qui leur donne une visibilité à plus de 10 milliards d'années-lumière. C'est d'ailleurs majoritairement à cette époque reculée que l'on rencontre des quasars. L'émission de "quasar" se révèle n'être qu'une phase dans la vie d'une galaxie, et les astrophysiciens estiment que cette étape de la vie d'une galaxie ne dure qu'environ 10 millions d'années, ce qui est très court vis à vis de la durée de vie d'une galaxie.
Joseph Hennawi, du Max Planck Institute für Astronomie et son équipe, qui publient leur découverte dans le numéro de cette semaine de la revue américaine Science, ont exploité le télescope hawaïen Keck de 10 m situé sur le volcan Mauna Kea.

Le quartet de quasars découvert par Hennawi et al. en fausses couleurs.
La nébuleuse de gaz froid est visible en bleu, les quasars sont
indiqués par les flèches. (Arrigoni-Battaia & Hennawi / MPIA)  
Ce qu'ils ont découvert est le premier groupe de plusieurs quasars rapprochés.  Les quatre quasars semblent par ailleurs alignés entre eux, ce qui rend la découverte encore plus jolie. Ce quartet de quasars se trouve à l'intérieur de l'une des plus vastes structures cosmiques existantes à cette distance. Ils sont par ailleurs entourés par une très vaste nébuleuse de gaz froid et dense qui s'étend sur 1 million d'années-lumière. Ce qui est surprenant, c'est que observer 4 quasars les uns à côté des autres comme ça est extrêmement improbable, une chance sur 10 millions ! Les quasars sont généralement trouvés seuls, séparés du plus proche voisin par plusieurs dizaines ou centaines de millions d'années-lumière, et sont déjà des objets rares à trouver, alors en trouver 4 côte à côte... 
La nébuleuse de gaz entourant le groupe de quasars a été surnommée par les astronomes la nébuleuse du Jackpot (on comprend pourquoi).
La groupe de quasars et leur nébuleuse hôte se trouvent en fait dans une zone de l'Univers lointain parmi les plus dense en matière, il y a là plus de 100 fois plus de galaxies qu'ailleurs à la même distance. Ce paquet de jeunes galaxies ressemble à ce qu'on appelle dans l'Univers plus proche : des amas de galaxies. C'est donc probablement l'ancêtre ou le progéniteur de nos amas de galaxies actuels.

Comme les chercheurs ne croient pas qu'ils aient pu avoir autant de chance de voir un phénomène aussi rare, ils en concluent qu'ils doivent revoir leur modèles de formation des grandes structures. Ils proposent que c'est l'environnement des jeunes galaxies qui pourrait probablement être à l'origine de l'activité des quasars. Cette activité peut être produite par exemple par des collisions ou des fusions de galaxies, qui ont pour effet d'apporter quantité de gaz frais aux trous noirs centraux, et qui sont tout de même plus probables au sein de proto-amas de galaxies qu'ailleurs. Mais la présence de la nébuleuse du Jackpot, avec sa masse importante de gaz dense peut aussi être la clé du mystère, c'est en tous cas ce que pense l'équipe allemande, car pour briller de la sorte, un quasar, et a fortiori quatre, a (ont) besoin de beaucoup d'hydrogène à absorber, et la présence de la nébuleuse est un élément très favorable. Mais ce qui rend perplexes les astrophysiciens, c'est qu'une telle masse de gaz froid (100 milliards de masses solaires tout de même) est tout à fait inattendue dans ce type de proto-amas de galaxies à 10 milliards d'années-lumière, où à l'inverse, c'est du gaz diffus et chaud qui est attendu d'après les modèles de formation des grandes structures cosmiques actuels... Alors que penser ?

Comme le dit l'auteur principal de l'étude : "Les événements extrêmement rares ont le pouvoir de renverser des théories bien installées"... C'est bel est bien vers un retour au tableau noir des cosmologistes que cette jolie découverte va entraîner les spécialistes.

Source :
Quasar quartet embedded in giant nebula reveals rare massive structure in distant universe
J. Hennawi et al.
Science 15 May 2015 Vol. 348 no. 6236 pp. 779-783