Le Système solaire traverse actuellement un nuage de débris stellaires. En traquant l'isotope Fer-60 dans la glace de l'Antarctique, une équipe de physiciens nucléaires vient de prouver que notre environnement galactique immédiat est imprégné des restes d'explosions stellaires massives. Ils publient leur étude dans Physical Review Letters.
On sait depuis les années 1990 que des supernovas ont explosé dans le voisinage du Soleil il y a quelques millions d'années, laissant derrière elles une "Bulle Locale" de gaz chaud et de faible densité (~0,05 atome/cm³). Depuis quelques millions d'années, notre Système Solaire traverse la Bulle Locale. Actuellement, nous sommes dans une structure un peu plus dense au sein de cette bulle : le Nuage Interstellaire Local (LIC), l'un des nombreux petits nuages chauds du complexe de nuages interstellaires locaux (CLIC) situés dans le voisinage solaire. L'origine de ces nuages est inconnue et pourrait être liée à la dynamique des ondes de choc des supernovas. Si les supernovas sont à l'origine de ces nuages ou influencent leurs propriétés, le CLIC pourrait faire office d'archive cosmique pour ces événements.
Mais une question demeure : le milieu interstellaire que nous traversons aujourd'hui contient-il encore des traces actives de ces événements cataclysmiques ? L'étude de Dominik Koll (Université technique de Munich) et ses collègues apporte une réponse sans équivoque grâce à une prouesse de métrologie nucléaire.
Le Fer-60 est un radionucléide dont la présence est une preuve irréfutable d'une nucléosynthèse explosive récente. Il est formé par captures neutroniques successives sur des noyaux de fer stables dans les couches profondes des étoiles massives et lors de leur explosion en supernova de type II. Avec une demie-vie de 2,62 millions d'années, c'est un isotope "à vie courte" à l'échelle cosmologique. S'il était présent à la naissance de la Terre il y a 4,5 milliards d'années, il n'en resterait plus un seul atome aujourd'hui.
Koll et ses collaborateurs ont prélevé une carotte de glace de 495 kg à la station antarctique Kohnen, datant de entre 40 000 et 81 000 ans. Pour extraire le signal (des atomes de fer-60) du bruit de fond, ils ont utilisé la Spectrométrie de Masse par Accélérateur (SMA) auprès de l'accélérateur tandem de 14 MeV de Garching (Munich). Le défi technique était double, il fallait séparer le Fer-60 et le Nickel-60 qui est un isotope stable et omniprésent. En effet, il possède la même masse atomique que le Fe-60.
La spectrométrie de masse par accélérateur est apparue à la fin des années 1970. Elle a été développée afin de déterminer les teneurs en isotopes extrêmement rares comme les radio-isotopes naturels à très longue période radioactive (bérylium-10, carbone-14, aluminium-26, etc.) produits par les rayons cosmiques et appelés isotopes cosmogéniques. Dans le cas du carbone-14, la SMA permet de transformer les atomes de carbone de l’échantillon à dater en un faisceau d’ions mesurables en éliminant une grande partie des atomes ou molécules possédant la masse atomique 14.
Cette technique permet de compter directement les atomes de d'intérêt sans attendre leurs désintégrations comme dans les méthodes classiques par comptage. L’intérêt de la SMA est d’introduire plusieurs filtres successifs qui éliminent la quasi-totalité des isobares (noyaux différents mais de même masse atomique). Pour les différencier, on utilise la perte d'énergie différentielle dans un sélecteur gazeux. Comme le Nickel a deux protons de plus que le Fer (28 contre 26), il interagit plus fortement avec le gaz et peut être dévié sélectivement.
Alors que la technique a été conçue sur des cyclotrons, elle est actuellement presque exclusivement mise en œuvre sur des « accélérateurs tandems » de tension comprise entre 0.5 et quelques mégavolts. Les accélérateurs Tandem sont des accélérateurs de particules (des ions) de type « Van de Graaff » électrostatiques qui nécessite l’injection d’ions négatifs: Une très haute tension accélère les ions négatifs injectés et à l’arrivée au niveau de l’anode, un système de stripper (« éplucheur ») transforme les ions négatifs en ions positifs. Ceux-ci sont accélérés une seconde fois dans la partie haute énergie de la machine pour atteindre une cathode. Les physiciens allemands ont transformé leur carotte de glace en vapeur d'eau qu'ils ont ensuite ionisée puis injectée dans l'accélérateur.
L'autre défi technique était que les rayons cosmiques peuvent aussi créer du 60Fe par des réactions de spallation des noyaux de fer ou de nickel présents dans les poussières terrestres ou atmosphériques (arrachage de protons ou de neutrons). L'équipe a donc mesuré simultanément un autre isotope, le Manganèse-53, qui est un isotope produit uniquement par les rayons cosmiques pour le comparer avec l'abondance en Fer-60. Ils ont ensuite mesuré le rapport Fe-60/Mn-53 et on constaté qu'il était bien supérieur à celui attendu pour une production purement cosmogénique, ce qui confirme une origine interstellaire pour le Fer-60 de leur échantillon de glace.
Les chercheurs ont mesuré en tout la présence de 10 atomes de Fer-60 (oui, rien de plus que 10 atomes!). Ce chiffre, bien que minuscule, traduit un flux déposé significatif une fois rapporté à la surface et au temps : cela fait environ 0,22 atome de Fe-60 par cm² et par an ! (ou si on préfère un flux de 1 atome tous les 5 ans sur 1 cm² de surface de glace). Ce résultat est fondamental pour deux raisons : Ce flux est cohérent (bien que légèrement inférieur) avec celui qui est mesuré dans les sédiments marins profonds pour les derniers 40 000 ans. Cela signifie que la Terre traverse une structure interstellaire relativement homogène en poussière de supernovas depuis des millénaires. L'étude prouve que Nuage Interstellaire Local (LIC), n'est pas seulement constitué de gaz, mais qu'il transporte des grains de poussière solides enrichis en éléments lourds radioactifs issus de supernovas passées.
Par ailleurs, les auteurs rappellent que les variations de l'héliosphère dues à son interaction avec le milieu interstellaire variable lors du passage du système solaire à travers le CLIC pourraient entraîner une variation de l'intensité des rayons cosmiques galactiques près de la Terre. Les abondances de radionucléides cosmogéniques sur Terre, créés par ces rayons cosmiques, tels que le ¹⁰Be ou le ¹⁴C pourraient refléter ces variations. Des anomalies connues, telles que les événements de Miyake induits par les variations de l'activité solaire à l'échelle annuelle, ou bien l'anomalie du Miocène supérieur récemment découverte, apportent des informations précieuses sur les processus géologiques et cosmiques. Des recherches ciblées d’anomalies de radionucléides sur l’échelle de temps du passage du système solaire dans le CLIC, couplées à des modèles héliosphériques tenant compte des modulations induites par le milieu interstellaire, pourraient ainsi compléter les enregistrements de Fer-60 produits par les supernovas.Cette découverte confirme que le Système solaire navigue dans un environnement sculpté par la mort des étoiles. Le Fer-60 trouvé dans la glace aujourd'hui provient probablement de supernovas ayant explosé il y a plusieurs millions d'années dans l'association stellaire Scorpius-Centaurus, la région de formation d'étoiles la plus proche de nous. Ces poussières voyagent à travers le milieu interstellaire, traversent la frontière magnétique de notre Système solaire et finissent leur course dans les glaces des pôles terrestres. Nous collectons dans la glace les cendres d'étoiles mortes depuis très longtemps.
Source
Local Interstellar Cloud Structure Imprinted in Antarctic Ice by Supernova 60Fe
Dominik Koll et al.
Physical Review Letters 123 (13 May 2026)
https://doi.org/10.1103/nxjq-jwgp
Illustrations
1. Section de la carotte de glace extraite de la calotte antarctique (Alfred Wegener Institute/Esther Horvath)
2. Dominik Koll



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