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02/07/13

L’Antimatière Tombe-t-Elle ?

Cette question pourrait sembler loufoque, mais elle est très sérieuse. Actuellement en cours d’étude au CERN, elle pourrait révéler des surprises aux conséquences révolutionnaires.

Une particule et son antiparticule se ressemblent beaucoup. Elles ont la même énergie de masse, mais toutes leurs caractéristiques quantiques sont opposées : charge électrique, spin, isospin, moment magnétique.
Cela signifie que les forces électromagnétiques qui agissent sur les antiparticules ou que produisent ces dernières, sont exactement opposées à celles des particules correspondantes. Alors qu’un proton sera accéléré dans un champ électrique vers l’électrode « moins », l’antiproton sera accéléré dans le sens opposé. Alors qu’un électron tournera dans le sens des aiguilles d’une montre autour d’un champ magnétique, le positron (ou antiélectron), lui, tournera dans le sens contraire.
Schéma du principe de l'expérience AEgIS (CERN)
Il ne paraît pas dénué de sens de se poser la question : « qu’en est-il avec la gravitation ? ». La force de gravitation est-elle différente entre une particule et son antiparticule ? Cette question est d’autant plus intéressante que personne n’a encore pu y répondre expérimentalement.

Evidemment, on sait que la masse des antiparticules n’est pas négative. L’énergie de masse d’un positron est la même que celle d’un électron : 511 keV. 
Quand un électron rencontre un positron, c’est d’ailleurs bien deux photons de 511 keV chacun qui sont créés…

Mais la masse d’un objet ou d’une particule peut être vue deux manières : d’une part la caractéristique qui « subit » un champ de gravitation : la « masse inertielle », et d’autre part, la caractéristique qui « produit » un champ de gravitation autour d’elle : la « masse gravitationnelle ». Ces deux aspects ne sont pas forcément semblables entre une particule et son antiparticule. Le ratio masse gravitationnelle/masse inertielle vaut 1.0 pour la matière, un atome d’hydrogène par exemple.

Le principal but de l’expérience AEgIS (Antihydrogen Experiment: Gravity, Interferometry, Spectroscopy) au CERN est de mesurer directement (et pour la première fois) l’accélération gravitationnelle de la Terre (qui est de la bonne vieille matière) sur des atomes d’antihydrogène (de l’antimatière, donc).
AEgIS est une vaste collaboration qui regroupe des dizaines de physiciens d’un peu partout en Europe.
L’expérience utilise des atomes d’antihydrogène pour la bonne raison que les antiparticules les plus aisées à utiliser (positrons et antiprotons), prises seules, sont électriquement chargées. Or les forces électromagnétiques sont bien plus intenses que ne l’est la gravitation. On n’arrive tout simplement pas à voir l’effet de la gravitation sur une particule chargée.
Schéma du principe de déflectomètre de Moiré (AEgIS collaboration)

Il faut donc fabriquer spécialement des atomes d’antihydrogène, ce qui n’est pas du tout une mince affaire…
Pour fabriquer un faisceau d’atomes d’antihydrogène, les physiciens utilisent les antiprotons fabriqués au CERN pour les besoins du LHC et par de complexes manipulations, parviennent à leur ajouter des antiélectrons qui viennent presque naturellement se mettre en « orbite » des antiprotons pour former ce que l’on peut appeler de l’antihydrogène.

Ces différentes manipulations sont les suivantes :
  •  Production de positrons (e+) à partir d’une source de sodium,
  • Capture et accumulation d’antiprotons provenant du ralentisseur d’antiprotons du CERN, dans un piège de Penning,
  • Production de positroniums (couple électron-positron en interaction électromagnétique de durée de vie très courte) par bombardement de positrons,
  • Excitation des positroniums par laser,
  • Recombinaison en antihydrogène par échange de charge entre les positroniums et les antiprotons refroidis (avec éjection des électrons).
  •  Formation d’un faisceau horizontal par accélération Stark (champs électriques inhomogènes)

Le faisceau d’antihydrogène ainsi produit est horizontal. Il est ensuite envoyé (sous vide bien sûr) dans un dispositif qu’on appelle un déflectomètre de Moiré. Le déflectomètre de Moiré sépare le faisceau initial en deux faisceaux parallèles qui forment une structure périodique. C’est grâce à la mesure précise de cette structure périodique que les physiciens parviennent à évaluer le mouvement des antiatomes par rapport à l’horizontale.

Le déflectomètre est couplé à un détecteur sensible à la position des particules, et qui permet alors de mesurer la différence observée à l’arrivée de l’altitude par rapport à l’altitude d’origine du faisceau. Ensuite, l’intensité de la force de gravitation à l’œuvre est déterminée en connaissant le temps de vol de ces antiatomes entre le moment de leur formation et celui de leur arrivée.
Les physiciens peuvent en déduire si les atomes d’antihydrogène tombent comme de l’hydrogène, si ils tombent plus vite ou moins vite, ou bien si ils… montent !

Vue d'ensemble de l'expérience AEgIS (CERN)
Vous l’aurez compris, nous n’avons pas encore la réponse. L’expérience vient tout juste de démarrer et le processus d’élaboration du faisceau d’antiatomes comme on l’a vu est très complexe.
Pendant ce temps-là, une autre expérience, elle aussi installée au plus près des meilleures sources d’antiproton, au CERN, dénommée ALPHA, s’attache à mesurer les différences potentielles entre hydrogène et antihydrogène. ALPHA a développé pour cela un système élaboré de piégeage d’antihydrogène.
Grâce à leur système, les physiciens d’ALPHA ont eu l’idée de regarder dans quelles zones se retrouvaient leurs antiatomes en fonction du temps, afin d’observer leur chute libre (ou montée libre). Ils ont publié il y a deux mois leurs premiers résultats, qui sont encore avec une grosse barre d’erreur, mais ils offrent une technique potentiellement puissante pour ce type de mesure qui pourra être améliorée pour gagner en précision. 
Le ratio Mg/M qu’ils déduisent pour les atomes d’antihydrogène est compris entre -75 et +110 (rappelons que ce ratio vaut 1 pour l’hydrogène). Tout est encore possible…

A ce stade, vous vous dites : « Qu'impliqueraient des antiatomes qui montent au lieu de chuter ? ».  
Si tel est le cas, nous sommes en face d’une révolution conceptuelle. Nous devrons abandonner le principe d’équivalence faible qui stipule que tout corps se comporte de la même façon dans un champ gravitationnel quelle que soit sa masse.
Mais il y a pire (ou mieux) : si il y a une réelle répulsion gravitationnelle entre matière et antimatière, on peut aussi penser qu’il y a répulsion entre l’antimatière et elle-même (de manière antisymétrique à ce que l’on connaît en électromagnétisme où deux charges identiques se repoussent et deux charges différentes s’attirent).
Les implications cosmologiques sont considérables. On pourrait enfin comprendre pour quelle raison on observe une asymétrie entre matière et antimatière dans l’Univers. Si l’antimatière n’est pas attirée par la matière mais au contraire la repousse, elle aurait pu se décorréler de la matière au cours de l’Univers très primordial, et en quelque sorte s’en éloigner pour peupler des zones de l’Univers non observable aujourd’hui.

Vue d'ensemble de l'expérience ALPHA (CERN).
De plus, si l’antimatière se repousse elle-même, cela signifie que les antiparticules primordiales (antiprotons et positrons) se sont peut être accouplées par interactions électromagnétiques, mais ensuite les antiatomes d’hydrogène n’auraient pas pu s’agglutiner autour des halos de matière noire dans l’Univers primordial : pas d’antiétoiles, pas d’antigalaxies. L’antihydrogène est voué dans ces conditions à errer seul dans l’espace infini…
Enfin, et c’est peut-être le plus troublant, des théoriciens ont montré qu’avec une antimatière répulsive, en faisant la simple hypothèse d’une symétrie originelle exacte entre quantités de matière et d’antimatière, l’Univers pourrait être très différent de ce que l’on pense aujourd’hui,  car ne nécessitant plus l’ajout d'une phase inflationnaire ni d'énergie noire… (en savoir plus).

Il y a sans doute un peu trop de « si » dans mes dernières phrases... Avant de refaire le monde, attendons un peu les futurs résultats de ces expériences qui sont assez méconnues et sans doute les plus passionnantes du moment !...


Références :
Expérience AEgIS ;

Expérience ALPHA :

Description and first application of a new technique to measure the gravitational mass of antihydrogen
The ALPHA Collaboration & A.E. Charman
Nature Communications 30 april 2013



10/12/11

Qu'est-ce qu'un résultat significatif pour le Higgs ?

Suite à ce que je disais ici, il me paraît important d'apporter quelques précisions pour bien comprendre ce qui sera annoncé au CERN mardi prochain le 13 décembre.

Je vais expliquer (ou tenter, du moins) ce qu'est un résultat significatif en physique des particules, c'est à dire une découverte. On peut déjà affirmer sans crainte qu'aucun résultat significatif ne sera annoncé le 13 décembre, hélas. Mais ça ne veut pas pour autant dire que le Higgs n'est pas très proche d'être officiellement découvert.

Voilà pourquoi :

La mise en évidence du boson de Higgs repose sur la production au LHC de milliards de collisions de protons. Chaque collision produit une quantité d'énergie très importante qui est suivie par la création de très nombreuses particules secondaires, qui vont ensuite se désintégrer, produisant d'autres particules, intéragir dans les divers composants des structures ou des détecteurs rencontrés ou pas interagir du tout et disparaître au loin.

A partir de la détection des tous ces événements de particules secondaires, les physiciens les analysent pour reconstruire ce qui pourrait être les bosons de Higgs à leur origine et surtout quelle serait leur masse.

Ils peuvent ainsi tracer sur un histogramme le nombre d’événements en fonction de la masse reconstruite.

Ça serait simple si c'était binaire (signal de Higgs ou pas signal de Higgs). mais comme vous l'avez compris, c'est bien plus complexe. La quantité de particules détectées est phénoménale, et déterminer qu'un photon gamma détecté en particulier est bien celui qui est issu d'un boson de Higgs et n'est pas issu d'un autre phénomène d'une interaction parasite, c'est chercher une aiguille dans une énorme botte de foin, voire une grange.

Les physiciens doivent pouvoir séparer ce qu'on appelle le Signal et ce qu'on appelle le Bruit (le signal parasite, pour faire simple). Lorsque le bruit est du même ordre ou presque que le Signal, il faut alors utiliser des méthodes statistiques pour montrer qu'un signal "sort" du bruit.


Alors comment font-ils, au final, ces physiciens des particules ? Et bien ils mesurent un signal, un bruit et affectent au signal ce qu'on appelle un intervalle de confiance. L'intervalle de confiance, c'est la plage sur laquelle on peut être sûr avec une certaine probabilité que le résultat annoncé se trouve dedans.

La largeur de l'intervalle de confiance dépend du niveau de confiance que l'on souhaite imposer pour le résultat (la probabilité de vraisemblance du résultat), et surtout de l'écart type associé à la distribution statistique du signal mesuré.

On cherche bien évidemment à obtenir l'intervalle de confiance le plus étroit possible, avec le niveau de confiance, lui, le plus élevé possible.

Je le dis tout de suite, un résultat significatif (une découverte) en physique des particules n'est affirmé que si un niveau de confiance de plus de 99.9999% est obtenu !

Un tel niveau de confiance correspond à un intervalle de confiance défini à plus ou moins 5 sigmas.

Un intervalle dit "à 1 sigma" correspond à un niveau de confiance de 68% : très mauvais.
Un intervalle à 2 sigmas correspond à un niveau de confiance de 95% : on peut se tromper dans 5% des cas; intolérable.
Un intervalle à 3 sigmas correspond lui à un niveau de confiance de 99.7%, ça reste insuffisant pour annoncer une telle découverte...

Tout l'enjeu des annonces faites au CERN la semaine prochaine résidera dans la longueur de l'intervalle de confiance qui sera annoncé.
Un résultat qui est annoncé avec un intervalle de confiance entre 2 et 3 sigmas n'est pas très intéressant, on en a déjà vu qui se sont révélés faux, mais si il est supérieur à 3 sigmas, on peut dire que ça commence à sentir bon, même si il faut rester prudent et que la découverte ne peut pas rigoureusement être proclamée.

La seule façon de réduire la largeur de l'intervalle de confiance (obtenir une meilleure précision sur le résultat) en augmentant le niveau de confiance, c'est de réduire l'écart type sigma. Et que faut-il faire pour réduire cet écart-type ? C'est très simple : Il faut augmenter la population de l'échantillon : faire plus de collisions de protons, détecter plus de particules!

Les expériences CMS et ATLAS n'ont pas encore suffisamment d'événements enregistrés, il faudra probablement attendre 2012 pour atteindre des niveaux de confiance à 5 sigmas. Et c'est seulement à ce moment-là qu'une vraie découverte pourra être annoncée. La patience s'impose.


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04/12/11

Quand les neutrinos d'ICARUS défient ceux d'OPERA sous l'oeil du Higgs

Ça se passe en Italie, dans le même laboratoire souterrain, cette grande cave creusée au milieu d'un tunnel routier du Gan Sasso.
L'expérience OPERA mesure l'oscillation des neutrinos produits au CERN en Suisse, et elle peut aussi mesurer leur vitesse apparente, en mesurant le temps qu'ils mettent pour arriver et en mesurant la distance qui sépare la source et le détecteur.
On connaît maintenant tous l'annonce qui a été faite en septembre dernier sur la mesure d'une vitesse supraluminique pour ces neutrinos muoniques.

Et ce laboratoire souterrain est un endroit vraiment propice pour l'étude des neutrinos, notamment ceux venant du ciel, et surtout du soleil, qui en est un très gros producteur. Les neutrinos ont le bon goût de pouvoir facilement traverser l'écorce terrestre, que ce soit "horizontalement" entre la Suisse et l'Italie mais aussi "verticalement" à travers l'atmosphère et une haute montagne. L'expérience nommée ICARUS (du mythologique Icare qui voulait s'approcher du soleil...) est située tout juste à côté de OPERA dans le laboratoire du Gran Sasso. Cette manip, initiée par un ancien prix Nobel (Carlo Rubbia, physique 1983) a pour but d'étudier les neutrinos "cosmiques".
Et les physiciens de ICARUS ont eu l'idée de mesurer non seulement leurs neutrinos solaires comme prévu, mais aussi ceux qu'étudient leurs copains d'à côté, ceux venant du CERN et qui apparaissent faire quelques excès de vitesse.
ICARUS est formé de détecteurs qu'on appelle des chambres à projection temporelle à l'Argon liquide.

ICARUS mesure non pas le temps de vol des neutrinos du CERN comme OPERA, mais il les détecte assez bien, comme toute autre particule, et mesure également leur énergie (cinétique+masse), ce que ne fait pas OPERA. Et c'est là que ça devient intéressant...

En effet, lorsque ICARUS mesure au Gran Sasso l'énergie de ces neutrinos suisses, et bien il trouve exactement la même énergie que celle qu'ils avaient au départ 730 km plus loin (l’énergie initiale n'est pas directement mesurée mais calculée par simulation).

So what ? vous entends-je dire.... Voilà qu'entre en scène un prix Nobel (Physique 1979) en la personne de Seldon Glashow, accompagné d'un collègue de l’université de Boston, Andrew Cohen. Ces deux théoriciens ont fait des calculs assez pointus (on n'est pas Nobel par hasard quand même), et selon ces calculs, si les neutrinos suisses étaient bien supraluminiques au départ de leur voyage, et bien ils ne le resteraient pas longtemps, ils perdraient énormément d'énergie par création de paires électron-positrons...
Les neutrinos, d'après ces calculs, s'ils étaient supraluminiques dans la proportion mesurée par OPERA, ne devraient pas du tout avoir les énergies qui ont été mesurées (avec précision) par ICARUS.
De plus ICARUS ne détecte que des neutrinos, et aucun électron ou positron additionnels.

Les résultats de l'expérience ICARUS, associés à l'interprétation théorique d'un effet Cherenkov d'interaction faible donnent ainsi une robuste contre preuve à l'existence de neutrinos supraluminiques, peut-être la plus robuste de toutes les solutions parfois farfelues émises depuis le 22 septembre.

Les données de ICARUS sont très robustes, la théorie de Glashow et Cohen repose elle sur le modèle standard de la physique des particules (théorie électrofaible).

Pour faire court, on pourrait dire ceci : si le boson de Higgs est découvert (dans les jours ou semaines qui viennent), le modèle standard est conforté, Glashow et Cohen ont donc raison et donc.., ICARUS apporte la preuve de l'erreur expérimentale de OPERA!

Le boson de Higgs pourrait tuer les neutrinos supraluminiques !!


Autant dire que si l'expérience MINOS montre un résultat similaire à OPERA dans 1 an (ou un peu moins espérons le), la physique aura vraiment de très très gros problèmes à résoudre...

- A. Cohen, S. Glashow, New Constraints on Neutrino Velocities       http://arxiv.org/abs/1109.6562

- ICARUS Collaboration, A search for the analogue to Cherenkov radiation by high energy neutrinos at superluminal speeds in ICARUS http://arxiv.org/abs/1110.3763v2


A lire sur le même sujet : http://drericsimon.blogspot.com/2011/12/ca-sent-le-sapin-pour-les-neutrinos.html


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22/09/11

BREAKING NEWS : Des neutrinos supraluminiques !

Une info vient de tomber : la collaboration OPERA annonce avoir mesuré une vitesse de neutrinos ayant voyagés depuis le CERN en Suisse jusque dans le souterrain du Gran Sasso en Italie de 6 km/s plus rapide que la lumière !... sans pouvoir expliquer expérimentalement cette étrangeté....

A suivre de très près...   Un peu de détails ici (Nature News)
Et tous les détails ici (publi preprint sur Arxiv).

                                crédit : CERN

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