lundi 26 décembre 2016

Décès de Vera Rubin




Nous venons d'apprendre la triste nouvelle du décès de Vera Rubin, le 25 décembre, à l'âge de 88 ans. Vera Rubin restera à jamais l'astronome qui a mis en évidence à la fin des années 1960 l'anomalie de la dynamique des galaxies, menant au concept de matière sombre. Mais celle qui aurait amplement mérité le prix Nobel de Physique depuis de nombreuses années est bien plus qu'une exceptionnelle scientifique, elle fut une pionnière dans la communauté astronomique, la première femme à pouvoir accéder en 1965 au célèbre Observatoire du Mont Palomar qui abritait le télescope le plus puissant de l'époque.

La vocation de Vera Rubin pour l'astronomie apparut très tôt : "La chambre que j'avais enfant avait un lit qui se trouvait sous une fenêtre vers le Nord. Vers 10 ans, dans mon lit, je pouvais observer les étoiles circumpolaires qui bougeaient durant la nuit. Vers 12 ans, je préférais rester debout et regarder les étoiles dehors plutôt qu'aller me coucher... J'ai alors commencé à lire et à apprendre sur l'astronomie en allant à la bibliothèque. Pour moi rien n'était plus passionnant que regarder le ciel chaque nuit. Quand il y avait une pluie d'étoiles filantes, je n'allumais pas la lumière, durant toute la nuit, je mémorisais d'où provenait chaque météore pour ensuite dessiner une carte le lendemain matin" (in Origins - The Lives & Worlds of Modern Cosmologists  A. Lightman (1990)).

Une fois au lycée, Vera Rubin décida qu'elle serait astronome professionnelle, mais elle n'avait jamais rencontré d'astronome dans sa vie, connaissant avant tout l'histoire de la célèbre astronome du XIXè siècle Maria Mitchell. Comme elle l'a raconté, Vera Rubin savait que Maria Mitchell avait enseigné au Vassar College, il existait donc une école où les femmes pouvaient apprendre l'astronomie, c'était donc là qu'il fallait aller. Elle précisait "Je n'ai jamais pensé que je ne pourrais pas devenir astronome" (ibid.)
Après ces premières années à Vassar, Vera Rubin fut acceptée pour intégrer la prestigieuse Harvard pour poursuivre ses études de troisième cycle, mais elle préféra rejoindre l'Université de Cornell (et son mari), malgré la quasi-inexistence de recherche en astronomie à l'époque dans cette université. 
Elle eut en revanche la chance de suivre les cours d'éminents physiciens nobélisés ou futur nobélisés, comme Richard Feynman ou Hans Bethe.
Vera Rubin soutint sa thèse de master en décembre 1950 à 22 ans, alors qu'elle venait tout juste de donner naissance à son premier enfant.
Elle poursuivit sa thèse de doctorat sous la direction d'un autre grand physicien, George Gamow. Le résultat de son travail de thèse, en 1954, consacré à l'étude des galaxies, fut déjà révolutionnaire, lorsqu'elle proposa que les galaxies se rassemblaient en vastes amas, un concept qui fut admis seulement vingt ans plus tard par la communauté scientifique...

Vera Rubin effectua par la suite des travaux sans précédents sur l'étude de la rotation des galaxies, qu'elle mena durant toutes les années soixante et soixante-dix en mesurant les décalages spectraux du gaz de différentes régions galactiques et qui la menèrent à imposer observationnellement l'idée de l'existence d'une masse invisible à l'origine des fortes anomalies de vitesse de rotation systématiquement  observées sur des milliers de galaxies. La matière sombre, entrevue 35 ans auparavant par Fritz Zwicky, devenait réalité.

Vera Rubin avait expliqué :"J'avais décidé de m'attaquer à un problème pour lequel je pourrais faire des observations et apporter des progrès, en espérant que ce soit un problème qui intéresserait les gens mais tout de même pas trop pour qu'on ne me presse pas avant que j'aie fini" (ibid.).
L'idée de masse manquante ou matière sombre (aussi appelée matière noire), n'était pas un concept qui soulevait l'enthousiasme en 1969 quand furent publiés les premiers résultats des observations de Vera Rubin et ses collaborateurs sur la galaxie d'Andromède. Mais face à l'évidence observationnelle de plus en plus présente au cours des années 1970, l'idée devint de plus en plus accepté par la communauté jusqu'à devenir une clé du paradigme cosmologique aujourd'hui.

Vera Rubin aimait à rappeler qu'il n'y avait vraiment aucune raison que nous ayions la chance de vivre à une époque où nous comprendrions l'Univers dans son entier. Pour elle, il était évident que plus les télescopes devenaient de plus en plus grands et les chercheurs de plus en plus doués, plus il y aurait de découvertes qui bouleverseraient les théories établies, même de longue date : "J'espère que dans 500 ans les astrophysiciens ne parleront plus de Big Bang, si c'est le cas, ils n'auront pas bien fait leur travail! Je crois qu'il existe des choses vraiment fondamentales que nous ne connaissons pas dans l'Univers. Notre ignorance est bien plus vaste que ce que nous connaissons." (ibid.)

Les quatre enfants de Vera Rubin, trois fils et une fille, sont tous devenus des chercheurs. Sa fille a suivi le chemin tracé, elle est astrophysicienne, comme de nombreuses autres scientifiques qui doivent leur vocation à cette femme hors du commun.


Citations extraites de : Origins - The Lives & Worlds of Modern Cosmologists  A. Lightman (1990)

Illustration : Vera Rubin en 1948 à Vassar College (Vassar Archives)

6 commentaires :

Popaul a dit…

Qui vivra ne la verra pas nobélisée. Une honte en effet.
Je me demande ce qu'elle pensait de MOND

Dr Eric SIMON a dit…

Voilà ce qu'elle disait en 2010, elle n'aimait pas trop l'idée des WIMPs : “If I could have my pick, I would like to learn that Newton’s laws must be modified in order to correctly describe gravitational interactions at large distances,” she says. “That’s more appealing than a universe filled with a new kind of sub-nuclear particle.”

in New Scientist (19 octobre 2010)

Popaul a dit…

Je m'en doutais. Ce qui ne'est pas appealing dans les wimps, c'est que les modèlisations de leurs distributions sont défaillants ou ajustées de façon ad hoc. Ce qui est appealing dans MOND, c'est sa simplicité (un seul paramètre).Impossible que cette règle ne marche que par hasard, même si elle ne couvre que le domaine galactique.

Dr Eric SIMON a dit…

Certes les WIMPs ont plusieurs paramètres libres, mais le paramètre a0 de MOND est tout aussi ad hoc que ceux de la matière noire froide.
MOND n'explique pas la dynamique et l'évolution des grandes structures, c'est une très grande faiblesse.

Anonyme a dit…

Quelques détails en plus

https://tritonstation.wordpress.com/2017/01/14/ode-to-vera/

Jean

Dr Eric SIMON a dit…

Merci pour ce beau témoignage de l'astrophysicien Stacy McGaugh qui a connu personnellement Vera Rubin.