09/05/2011

Parmi les chouettes, épisode 2

A la fin du précédent épisode qui n’était que le premier d’une longue série promise, nous étions restés sur notre faim, et surtout moi, par l’absence de trouvaille d’une certaine nébuleuse planétaire du nom de Blinking, de l’anglais to blink, clignoter, bien sûr. Et la raison de ce son nom seul offrait le désir d’en savoir plus sur cet objet catalogué dans le New General Catalogue sous le matricule 6826 . Non seulement d’en savoir plus, mais de le défricher enfin, le détrousser, le traquer, le voir, l’admirer voire jouer avec tout simplement. Parce que la particularité qui lui vaut son nom incite au jeu m’avait-on dit (qui a dit que j'étais joueur ?).

C’est donc profitant d’un ciel à la transparence parfaite, quoiqu’encore quelque peu turbulent au goût de mes oculaires de faible focale que je me mis en mouvement hier soir, et malgré une maudite Lune qui n’en finissait pas de se coucher (il était alors environ 0h45, on peut dire que c’était aujourd’hui, en fait).

Nous partons en direction du Cygne que nous avions laissé dépités jeudi dernier. Cette fois-ci, il est hors de question de se perdre dans le poudroiement lacté de cette zone. J’ai travaillé un peu mes alignements et c’est donc vers le bout de l’aile (celle qui monte) du Cygne que je positionne mon viseur à cercles rouges concentriques, le point de repère est simplement l’étoile qui pourrait être le poignet de l’oiseau, la dénommée théta Cygni.

Arrivé par là, la suite du voyage se fait par contre un peu forcément à tâtons, puisque Blinking est de petite taille dans une nasse stellaire, voire très très petite taille. Deux solutions s’offrent à nous : si nous sommes munis d’un filtre OIII, il pourrait convenir de le visser sur l’oculaire, sinon, nous profiterons de la nature « clignotante » de cet objet fugace.
A ce stade, il faut sans doute préciser qu’un grossissement ni trop fort, ni trop faible est requis, c’est dans mon cas le Nagler 13 mm qui est optimal (X92).
Avec un OIII, de nombreuses étoiles alentour s’éteignent et on peut repérer la petite boule assez diffuse. Pour ma part, avec ce filtre, je n’observe absolument aucun effet d’apparition/disparition en décalant/recentrant la vision. En revanche, c’est sans filtre que tout prend son ampleur !

Effectivement, c’est bien grâce à cet effet que je l’ai trouvée, sans filtre (je ne le mis qu’ensuite), peut-être devrais-je dire par hasard. Il faut s’arrêter un instant sur ce qu’on appelle vision décalée et sur la physiologie de l’œil humain parce que cette nébuleuse est un formidable petit outil pour explorer nos propres yeux…

Qu’est-ce que la vision décalée, et comment ça marche ? L’œil humain est un organe qui a évolué depuis des dizaines de millions d’années, autant dire qu’il est arrivé à un niveau de complexité et d’efficacité redoutable (certes, nous voyons moins bien qu’une chouette en pleine nuit, certes). C’est ainsi que sa physiologie permet de s’adapter au niveau d’intensité de la lumière. On connait tous l’effet des pupilles qui se dilatent et se rétractent selon la luminosité, mais dans une forte obscurité, la pupille étant dilatée à son maximum, l’œil possède encore des atouts pour continuer à « voir ».
Les cellules de la rétine qui permettent de transformer les photons vieux de milliards d’années que collectent nos miroirs en influx nerveux chatouillant nos cerveaux émoussés sont de deux sortent : les bâtonnets (environ 120 millions) et les cônes (environ 5 millions).

Les cônes sont sensibles aux couleurs et aux fortes luminances. Ils sont directement reliés au nerf optique et fournissent individuellement un signal à notre beau cerveau. Ils produisent une excellente acuité visuelle.
Leur nombre augmente de plus en plus quand on se rapproche de l’axe optique du cristallin. Exactement sur l’axe optique, on trouve une zone de 2 mm de diamètre, constituée principalement des cônes, c'est la Macula.
A l'extrême centre de la Macula, c'est la Fovea, qui ne contient aucun bâtonnet mais énormément de cônes très fins. C'est donc là sur l'axe optique que nous avons notre acuité visuelle maximale (perception de détails fins)...

Les bâtonnets quant à eux, sont sensibles aux faibles luminances et ne permettent pas de distinguer les couleurs (la nuit tous les chats et toutes les galaxies sont gris...). De plus, ils sont reliés au nerf optique par paquets, ce qui ne permet pas une bonne acuité visuelle avec eux. Diantre. Où sont-ils sur la rétine ? Et bien, au pourtour de la Macula, et surtout pas au centre, nous n'en avons pas dans notre Fovea, pas un seul !... Vous commencez à me suivre ? Cela signifie que nous sommes en partie aveugles pour les faibles lumières au centre de notre champ de vue.
l’œil humain (wikipedia)

Revenons à notre test de vision décalée sur Blinking. Je vous encourage à faire ce test à votre tour : sans filtre OIII, vous regardez en décalé la minuscule boule grise (25'' de diamètre), dont vous pouvez apercevoir très faible son étoile centrale, puis vous décidez de fixer cette étoile centrale, et là par enchantement, la nébuleuse disparaît pour ne laisser voir que l’étoile. Qu’à cela ne tienne, vous regardez légèrement à côté, et la nébuleuse réapparaît. Mais attention, le plus amusant c’est qu’il ne s’agit pas d’une disparition brusque, mais plutôt d’un fondu enchaîné… la nébuleuse s’estompe. En revanche, il me semble que le retour, lui, est brusque. Étonnant phénomène rétinien. Ce qui est surtout intéressant c’est de tester la distance angulaire qui est nécessaire pour voir en décalé, cet objet est définitivement un bon petit outil pour cela. J’ai probablement passé de longues minutes à jouer avec mes deux yeux (des fois qu’il y ait des différences entre le droit et le gauche, scoop : il n’y en a pas (pour moi en tous cas)).

Etant donné que le fonctionnement des bâtonnets dépend fortement de la production d’une molécule qui s’appelle la rhodopsine, composée de rétinal et d’opsine, et qui elle-même dépend fortement de la présence de vitamine A dans nos organismes frigorifiés, il pourrait être expérimentalement intéressant de tester l’efficacité de nos bâtonnets en termes de vision décalée, suite à l’ingestion massive de carottes et autres myrtilles, connues pour leur forte teneur en précurseurs de vitamine A…, je vais y penser.
Ce qui est intéressant à savoir c'est que la rhodopsine semble produite "à la demande", c'est à dire quand il y a obscurité, et il lui faut environ un quart d'heure pour être fabriquée dans notre œil; en revanche le moindre éclat de lumière blanche (mais pas la rouge, ouf), suffit à détruire purement et simplement ces précieuses molécules... Nous ne sommes que des machines photochimiques, quelle déception.

Tout ceci ne valant peut-être pas un pet de lapin, je me suis alors empressé de tester mon angle de visée décalée sur ma favorite Whirlpool (alias fifty-one pour les intimes). Beau résultat (le ciel aide les gueux aussi, faut avouer). Mais c’est vraiment amusant (aussi fatiguant je trouve) de travailler le décalage visionnaire sur une féérie : tu regardes le noyau (l’œil) de NGC 5194, tu vois celui de 5195, tu regardes celui de 5195 , tu vois celui de M51, tu tournes alors autour comme un fou, tu vois des spirales magnifiques, tu sombres dans un tourbillon, en chantonnant :
Elle avait des yeux, des yeux d'opale,
Qui me fascinaient, qui me fascinaient.
Y avait l'ovale de son visage pâle
De femme fatale qui m'fut fatale...

Fifty-one, j’aimerais tant te regarder en face pour te dire que je t’aime…


Dobson Sky Watcher 254 mm F/4.7 TV Nagler 13 mm, TV Nagler 3.5 mm, HR planetary 5 mm, Plössl 10 mm, Plössl 25 mm, Barlow TV x2 filtres Moon et OIII, Guided by Telrad