Une équipe internationale d'astronomes dirigée par Miguel Montargès (Observatoire de Paris – PSL) a publié fin juillet la preuve la plus convaincante à ce jour que Bételgeuse est une étoile binaire. Grâce à des observations avec le Very Large Telescope (VLT) de l’ESO, les chercheurs ont obtenu l’image la plus significative jamais acquise de son étoile compagne, mettant fin à des décennies de questionnements. L'étude est parue dans Astronomy & Astrophysics.
Bételgeuse est une supergéante rouge de la constellation d’Orion (en haut à gauche si vous êtes dans l'hémisphère nord). Bételgeuse, dont la masse est estimée entre 15 et 20 fois celle du Soleil et dont le rayon atteint près de 700 à 1 000 rayons solaires, compte parmi les étoiles les plus imposantes de notre voisinage galactique. On se rappelle que Bételgeuse avait suscité une forte émotion en 2019-2020 lorsque son éclat avait brutalement diminué, alimentant les spéculations sur une explosion imminente en supernova. Une étude menée par Miguel Montargès et ses collaborateurs, déjà, avait finalement montré que cet assombrissement spectaculaire résultait de l’éjection d’un important nuage de poussière venu masquer temporairement l’étoile.
On estime que toutes les étoiles massives, y compris les progénitrices des supergéantes rouges, naissent sous forme de systèmes binaires ou de systèmes multiples d'ordre supérieur. Mais, la fraction binaire des supergéantes rouges s'est avérée être d'environ 20 à 40 % comme l'ont montré Patrick et al. en 2022 et Dai et al. en 2025. Cette différence est probablement liée à l'évolution binaire. De tels systèmes en orbite rapprochée peuvent interagir, voire fusionner, avant que l'étoile principale n'atteigne le stade de supergéante rouge.
Parmi les deux supergéantes rouges les plus proches (avec Antarès), Bételgeuse est l'étoile la plus étudiée de sa classe. La courbe de lumière de Bételgeuse est complexe et présente des variations semi-régulières avec des périodes de 2200, 420, 230 et 180 jours (Joyce et al. 2020 ;Jadlovský et al. 2023 ). Les trois périodes les plus courtes sont généralement identifiées comme des modes de pulsation radiale de la supergéante, tandis que la nature de la période la plus longue fait débat. Goldberg et al. (2024) et MacLeod et al. (2025) ont étudié la courbe de lumière de l'étoile en lien avec les variations de vitesse radiale et l'astrométrie et ont suggéré que cette longue période secondaire (LSP) de 2200 jours pourrait indiquer la présence d'une compagne jusqu'alors non détectée qui, lors de son transit, environ tous les 6 ans, modulerait la poussière circumstellaire sur la ligne de visée. Il est à noter qu'environ 25 à 30 % de toutes les supergéantes rouges présentent des LSP, comme l'avaient montré Kiss et al. en 2006 et Soszyński et al. en 2021.
Bételgeuse a été décrite comme un astre binaire à plusieurs reprises au cours du XXe siècle, par exemple par Karovska et al. en 1986, et elle apparaît même dans plusieurs catalogues binaires (Proust et al. 1981 ;Wycoff et al. 2006). Mais jusqu'à présent, ces affirmations manquaient de confirmation indépendante.
Les études de Goldberg et al. et MacLeod et al. avaient prédit qu’à la fin de l’année 2024, l'étoile compagne présumée serait dans une position orbitale particulièrement favorable à sa détection. Des campagnes d'observation ont donc eu lieu fin 2024 mais n'ont malheureusement pas pu conclure positivement : Goldberg et al. (2025) et O'Grady et al. (2025) ont respectivement signalé une non-détection à l'époque d'élongation maximale avec les observations du télescope spatial Hubble dans l'ultraviolet lointain et de Chandra dans les rayons X. Howell et al. (2025) ont utilisé les propriétés orbitales suggérées par Goldberg et al. et MacLeod et al. pour rechercher une compagne à l'aide de l'imageur de speckle 'Alopeke du télescope Gemini Nord à Hawaï. Ils ont certes rapporté une détection préliminaire à l'élongation maximale prévue de 52 ms d'arc en décembre 2024, mais seulement avec un niveau de confiance de 1,5 σ . Par la suite, Dupree et al. (2026) ont rapporté l'effet de la compagne encore hypothétique sur le matériau circumstellaire et la chromosphère grâce à la spectrométrie du télescope Hubble. Mais ce sont finalement les observations menées en décembre 2024 par Miguel Montargès et ses collaborateurs qui ont permis de mettre un terme à cette longue quête.
Les astrophysiciens ont réussi à obtenir une image dont l'analyse a permis de détecter la compagne candidate avec un niveau de confiance de 6,1 σ. Et ils y ajoutent en bonus la cartographie des nuages de poussière dans l'environnement circumstellaire de Bételgeuse.
L’image a été obtenue grâce à SPHERE, l’instrument d’imagerie à très haut contraste qui est installé sur le VLT et initialement développé pour détecter des exoplanètes. Bételgeuse étant des dizaines de milliers de fois plus lumineuse que sa compagne présumée, la détection directe de la lumière de cette étoile a nécessité plusieurs mois de traitement et d’analyse des données.
Montargès et ses collaborateurs déterminent que Bételgeuse B décrit une orbite autour de Bételgeuse en six ans environ, ce qui est en accord avec les modèles qui avaient été proposés ces dernières années. Une nouvelle campagne d’observation permettra néanmoins de suivre son déplacement orbital et de confirmer définitivement cette interprétation. En effet, le fait de se baser sur une seule époque d'observation ne permet pas de confirmer les solutions orbitales proposées par Goldberg et al. (2024) et MacLeod et al. (2025) . Montargès et ses collaborateurs ont détecté la candidate Bételgeuse B le 6 décembre 2024, mais ils ne peuvent pas affirmer qu'elle se trouvait précisément à son élongation maximale, ou proche de celle-ci, comme le supposaient les deux études précédentes. Cependant, la séparation projetée peut servir de limite inférieure pour le demi-grand axe, qui vaudrait 8,80 AU, pour une distance de Bételgeuse de 168 pc (d'après Joyce et al. (2020)) . Pour une masse de Bételgeuse de 16,5 M⊙ , cela conduit à une période orbitale d'au moins 5,9 ans, ce qui est cohérent avec les périodes orbitales de 5,94 et 5,78 ans dérivées par Goldberg et al. (2024) et MacLeod et al. (2025) .
Cependant, il faut noter que ces estimations dépendent de la distance de Bételgeuse, et cette distance n'est pas encore très bien connue avec précision. Si Bételgeuse est plus éloignée que 168 pc, la LSP de 2200 jours (6 ans) qui est observée dans la lumière de Bételgeuse (le système binaire) pourrait ne plus correspondre à la période orbitale qui est trouvée ici. Car la détermination de la distance de Bételgeuse pose problème depuis des décennies : la parallaxe optique est contrainte à l’intérieur du disque apparent de l’étoile, et la convection de surface provoque des déplacements du photocentre. Pour remédier à ces problèmes, Harper et al. (2017) ont utilisé une parallaxe radio, supposée moins sensible à la convection. Ils obtiennent une estimation de distance de 222 pc. Avec cette distance, le demi-grand axe minimal de l'orbite de Bételgeuse B serait de 11,6 AU au lieu de 8,8, ce qui conduit à une période orbitale minimale de 8,7 ans. Cela ne correspondrait plus à la LSP de 2200 jours. Montargès et al. concluent que la mesure de distance de Joyce et al (168 pc) fondée sur l'astérosismologie serait la plus proche de la réalité.
L'analyse montre que Bételgeuse B serait une jeune étoile de la séquence principale ayant une masse comprise entre 2,6 à 3,1 M⊙. Mais selon les chercheurs, cette gamme de masses est probablement plus large en raison de l'extinction inhomogène par la poussière circumstellaire, qui est impossible à estimer avec leurs données. Conjuguée à l'inclinaison du système, cette observation rend ces valeurs de masse compatibles avec la prédiction de masse de Goldberg et al. (2024) .
Montargès et ses collaborateurs notent que les jeunes étoiles de la séquence principale ont un disque d'accrétion circumstellaire appauvri ou dispersé, et par conséquent l'émission Hα, si elle existe, est uniquement le résultat de l'activité chromosphérique. Par conséquent, la non-détection de l'émission Hα, et l'absence de détection dans l'ultraviolet lointain par le telescope Hubble (Goldberg et al. 2025) ainsi que l'absence de signal X dans les observations de Chandra (O'Grady et al. 2025) sont compatibles avec l'hypothèse que Bételgeuse B est une jeune étoile de la séquence principale plutôt qu'une étoile de type pré-séquence principale.La probabilité que Bételgeuse B soit juste une coïncidence de visée plutôt qu'une étoile compagne liée gravitationnellement est négligeable. Néanmoins, pour confirmer définitivement qu'il s'agit d'une véritable compagne, Bételgeuse B devra être observée du côté opposé de Bételgeuse après une demi-période orbitale. Ces observations supplémentaires permettront de contraindre précisément la solution orbitale. Et cela permettra d'approfondir l'étude de la nature, de l'évolution passée et du devenir futur du système Bételgeuse. Les interactions gravitationnelles entre les deux étoiles pourraient influencer la perte de matière de Bételgeuse, voire modifier certains aspects de son évolution finale, avant son explosion en supernova tant attendue...
Source
VLT/SPHERE images of the candidate companion of Betelgeuse
Miguel Montargès et al.
A&A Volume 711 (28 July 2026)
https://doi.org/10.1051/0004-6361/202661023
Illustrations
1. Image de Bételgeuse B (croix), Bételgeuse se situe dans le cercle blanc (ESO/M. Montargès et al.)
2. Miguel Montargès
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